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Crystal Palace

Le Crystal Palace, conçu par Joseph Paxton, est le bâtiment qui abritait les productions exposées pour l’exposition universelle de Londres en 1851. Il s’impose rapidement comme seul chef-d’oeuvre de l’exposition, comme unique élément à tenir les promesses de la révolution industrielle et à tenir le rôle de symbole de la puissance technologique de l’industrie britannique.

Crowds outside the Crystal Palace in Hyde Park, London, 1851. Drawing and lithograph by Augustus Butler.
Crystal Palace, vue intérieure du transept.

Neuf mois avant le début de l’exposition universelle, Cole et le Prince Albert n’ont retenu aucun des 245 projets de bâtiments proposés suite au concours organisé à cet effet. Ce chiffre est étonnant mais s’explique par l’écart entre les attentes des organisateurs (ils veulent un bâtiment gigantesque symbole de puissance de l’Angleterre mais aussi un bâtiment qui matérialise la réconciliation entre l’art et l’industrie) et la pratique de l’architecture à cette époque. Dans ce domaine, comme dans celui de la production d’objets, on retrouve l’inadéquation entre l’époque et ce qui est produit. Michel Ragon porte à ce sujet un regard éclairant :

« La plupart des architectes, des peintres, des sculpteurs, des poètes et des littérateurs, au XIXè siècle, détestaient l’âge industriel dans lequel ils considéraient qu’ils avaient eu le malheur de naître. Les artistes s’éloignèrent donc de l’architecture qui deviendra « utilitaire », pour se consacrer à des oeuvres de chevalet.
À la place laissée vacante par les architectes-artistes, s’installeront les ingénieurs. À part de très rares exceptions, jusqu’aux alentours de 1880-1890, les architectes se contenteront de camoufler « artistiquement » le travail des ingénieurs. » (Ragon, p.177)

Autrement dit, s’il est vrai que l’architecture moderne naît pendant cette période, elle est loin d’être une esthétique et une pratique dominante.
Michel Ragon précise fort justement, à propos de l’architecture du XIXè siècle, qu’il ne faut pas confondre « histoire de l’architecture » et « histoire de l’architecture moderne » :
« Paxton, Horeau et plus tard, Eiffel furent des exceptions. Mais l’histoire de l’architecture moderne est justement l’histoire de ces exceptions. Il est certain que les théoriciens d’une nouvelle architecture, que les premiers réalisateurs d’une architecture nouvelle née de techniques et de matériaux nouveaux, ont eu peu d’influence sur leur temps, en dehors d’un petit cercle d’initiés. Et encore aujourd’hui, il existe peu d’œuvres, visibles, d’une réelle architecture moderne. L’histoire de l’architecture nous montre deux architectures parallèles, menant leur vie propre ; l’une que l’on voir partout et qui n’est ni un art ni une science, mais seulement le résultat des entreprises de construction ; l’autre, semi-clandestine, qui est ce mince filet de vie ayant survécu à la fois aux aberrations de l’historicité et à l’inculture de la civilisation industrielle.
Alors que l’âge industriel demandait d’urgence une architecture nouvelle pour les masses et pour les machines, l’énorme majorité des architectes-artistes ne se préoccupait que de construire des architectures d’apparat : opéras, musées, églises, hôtels de ville. »
(Ragon, p.156)

C’est alors qu’intervient Joseph Paxton (1803-1865), jardinier pour le Duc de Devonshire.
Pour les besoins des parcs qu’il est chargé d’entretenir, il construit des serres dont il fait considérablement évoluer la conception. C’est à partir de ces travaux qu’il imagine le Crystal Palace, sorte d’immense boîte de construction constituée d’éléments standards :
– piliers de fers
– poutrelles
– carreaux de verre polychromes (bleu, rouge, jaune)
– cadres de bois

Michel Ragon rapporte que c’est Hector Horeau, architecte brillant mais malchanceux et méconnu, qui fut à l’origine de l’idée de construire d’immenses espaces en verre transparent pour abriter des expositions. C’est d’ailleurs un de ses projets datant de 1835 qui fut retenu par le comité de sélection de l’exposition universelle, mais c’est Paxton qui fut chargé de le réaliser. Il n’adoptera qu’une partie des plans de Horeau mais c’est bien ce dernier qui conçu le premier ce type de projet.

C’est le premier grand exemple de préfabrication rationnelle, mais Paxton n’a pas pour autant inventé ce concept. Michel Ragon précise que « avec le Crystal Palace, Paxton catalysa un courant et conçut une oeuvre grandiose démontrant la viabilité d’une idée fort ancienne mais jusqu’alors peu, ou mal exprimée. » (p. 187)

La maison japonaise traditionnelle ou la brique (normalisée depuis l’antiquité et industrialisée depuis le XVè siècle) sont des exemples de l’idée de préfabrication.

Mais c’est la construction métallique qui installe peu à peu l’idée de l’industrialisation du bâtiment. Dès 1801, en Grande-Bretagne, une usine de coton de sept étages est édifiée à l’aide d’éléments de fonte préfabriqués. On connaît aussi le cas d’un hôpital militaire complet, composé d’une ossature en fer forgé et de panneaux de tôle mince, expédié en Martinique. Au moment de la réalisation du Crystal Palace, des maisons métalliques sont conçues pour être envoyées aux immigrants d’Amérique et d’Australie.

Michel Ragon rapporte les propos de Louis Simonin (Le Grand ouest des États-Unis, 1869) :

« À la fin du mois de juillet, écrit-il, une compagnie se fonde pour l’édification de la ville. Tout aussitôt un maire, un conseil municipal sont nommés… Des maisons, il en arrive par centaines de Chicago, toutes faites, du style et des dispositions que l’on désire. À Chicago, on confectionne des maisons, comme à Paris, à la Belle Jardinière, on confectionne des habits… Voici des maisons qui changent de place et se promènent dans les rues, portées sur de lourds véhicules ; mécontentes du premier emplacement qu’elles ont choisi, elles vont s’installer ailleurs. »

Texte intégral sur Gallica.fr

La préfabrication semble très vite acquise aux États-Unis et plus largement dans le monde anglo-saxon. La chaîne de montage et l’abondance d’objet qu’elle produit s’étend à la fabrication des maisons. La maison préfabriquée est peu coûteuse, et répond au désir de chacun de posséder son « home sweet home ». On la choisit et la compose sur catalogue avant de la recevoir en kit, prête à monter. La qualité des constructions obtenues, cependant, reste quand même sujet à de nombreuses réserves comme en témoigne par exemple le célèbre film de Buster Keaton, One Week, (1920).

Elle fait longtemps l’objet d’encore plus de réserves en Europe, bien que dès 1850, certains auteurs aient déclaré que l’architecture industrielle est en train de rompre avec l’architecture du passé. Plus tard, Gropius et Le Corbusier, puis Jean Prouvé s’y intéresseront, mais elle reste encore largement combattue et débattue et finalement, assez peu utilisée en regard de son potentiel.

Le Crystal Palace pu être démonté et reconstitué sur de nouveau plan à Sydenham, avec deux nefs transversales supplémentaires.
Il est détruit par un incendie en 1936.

Il est accepté par le comité d’organisation avec enthousiasme mais est loin de faire l’unanimité auprès du public et des artistes et architectes de l’époque. Il est surtout admiré en tant que prouesse technique mais pas reconnu en tant qu’objet esthétique. Il aura une influence considérable sur les autres bâtiments d’exposition jusqu’à la fin du siècle mais ne crée pas une rupture dans l’architecture proprement dite.
Même les théoriciens les plus progressistes, ceux qui dénoncent l’historicisme et le pastiche, détestent le Crystal Palace. Augustus Pugin et John Ruskin, dont les idées seront poursuivies et développées par William Morris et dont la filiation constitue l’un des socle fondateurs du design, le qualifient respectivement de « monstre de verre » et de « serre à concombre » .

BIBLIOGRAPHIE

Michel Ragon, Histoire de l’architecture et de l’urbanisme modernes, T1, Idéologies et Pionniers 1800-1910, Chapitre 2, « Les nouveaux matériaux » (p. 183-257).
Sur l’histoire des maisons préfabriquées :
Arnt Cobbers, Oliver Jahn, Prefab Houses, Taschen, 2010

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