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Mike Monteiro, The Designer’s code of Ethics, 2017.

https://muledesign.com/2017/07/a-designers-code-of-ethics

Version en français, traduction F. Entrialgo.

UN CODE ÉTHIQUE DU DESIGNER

UN DESIGNER EST D’ABORD ET AVANT TOUT UN ÊTRE HUMAIN
Avant d’être un designer, un designer est d’abord un être humain. Comme tous les autres êtres humains de la planète, il fait partie du contrat social. Nous partageons la planète. En choisissant d’être designer, il choisit d’agir sur les personnes pour qui et avec qui il travaille et ces actions peuvent aussi bien les aider que les blesser. Son travail devra toujours prendre en considération les effets de ce qu’il ajoute au tissu social. Chaque être humain a l’obligation de laisser la planète en meilleur état qu’il ne l’a trouvée. Un designer ne peut pas renoncer à cela.
Si le succès de son travail dépend d’un besoin de mettre en évidence des écarts de revenus ou de distinctions de classe, il échoue en tant que citoyen et par conséquent en tant que designer.

UN DESIGNER EST RESPONSABLE DES OBJETS QU’IL AJOUTE AU MONDE
Le design est une discipline d’action. Un designer est responsable de ce qu’il ajoute au monde, de ce qui porte son nom. Et, même s’il est impossible de savoir quel usage sera fait de chacun de ses travaux, il ne peut pas s’étonner si ceux qui sont fait pour blesser réussissent à le faire. On ne peut s’étonner que le revolver que l’on a conçu tue quelqu’un. On ne peut s’étonner qu’une base de donnée conçue pour recenser les immigrants entraîne l’expulsion de ces immigrants. Quand nous concevons en toute connaissance de cause une chose dont l’intention est de nuire, nous renonçons à toute responsabilité. Quand nous concevons à notre insu une chose qui nuit aux autres parce que nous n’en avons pas bien étudié toutes les ramifications, nous sommes doublement coupable.

Les objets qu’un designer ajoute au monde sont son héritage. C’est ce qui lui survivra et parlera à sa place.

UN DESIGNER PRIVILÉGIE L’EFFET À LA FORME

Nous devons davantage craindre les conséquences de notre travail qu’aimer l’intelligence de nos idées.

Le design n’existe pas dans le vide. Le design a des effets sur la société parce que tout ce qu’un designer fait, que ce soit bon ou mauvais, est une partie du système social. Nous devons, au bout du compte, davantage évaluer la valeur de notre travail en fonction de ses effets plutôt qu’en fonction d’une quelconque considération esthétique. Même s’il est très beau, un objet destiné à nuire ne peut être bien conçu parce qu’il est conçu pour nuire. Rien de ce qu’un régime totalitaire conçoit n’est bien conçu parce que c’est est un régime totalitaire.
Un révolver cassé est mieux conçu qu’un revolver en état de marche.

UN DESIGNER NE DOIT PAS SEULEMENT RÉPONDRE À LA DEMANDE DE SES CLIENTS, IL DOIT AUSSI LES CONSEILLER.

Quand un designer est contacté pour un projet, il l’est pour son expertise. Son travail ne consiste pas seulement à mener à bien ce projet mais aussi à en évaluer les effets et à les communiquer à son client ou à son employeur. Si ces effets sont négatifs, son travail consiste alors à les communiquer au client, en proposant si possible une solution, pour éliminer les effets négatifs du projet. S’il est impossible d’éliminer les effets négatifs du projet, son travail consiste alors à l’empêcher de voir le jour. En d’autres termes, un designer n’est pas seulement contacté pour accomplir un travail, mais pour évaluer les effets économiques, sociaux et écologiques de ce travail. Si cette évaluation est mauvaise, il devra jeter l’éponge.
Un designer met son expertise au service des autres sans pour autant devenir servile. Dire non est une compétence. Demander pourquoi est une compétence. Lever les yeux au ciel, non. Se demander pourquoi on fait quelque chose est une bien meilleure question que se demander si on est capable de le faire.

UN DESIGNER ACCEPTE LA CRITIQUE

Aucun code éthique ne protègera le travail d’un designer de la critique, qu’elle émane de ses clients, du public, ou d’autres designers. À l’inverse, il doit encourager la critique dans le but de s’améliorer. Si son travail est trop fragile pour résister à la critique, alors il n’existe pas. Il doit anticiper et accepter les critiques, d’où qu’elles viennent.

Le rôle de la critique, quand elle est pertinente, est d’évaluer et d’améliorer un projet. La critique est un don, elle rend un bon travail encore meilleur et empêche les mauvais projets de voir le jour.

La critique devrait être sollicitée et acceptée à toutes les étapes du processus de projet. Vous ne pouvez pas prévoir toutes vos erreurs, mais plus un projet reçoit de retours nombreux et précoces, plus il a de chances de réussir. Il en est de la responsabilité des designers de faire appel à la critique.

UN DESIGNER DOIT CONNAÎTRE SON PUBLIC

Le design est une solution intentionnelle à un problème situé dans un ensemble de contraintes. Pour savoir si il résout correctement ce problème, il doit rencontrer les personnes qui font face à ces problèmes. S’il fait partie d’une équipe, elle doit s’efforcer de se mettre à la place de ces personnes. Plus une équipe se met à la place des personnes dont elle cherche à résoudre le problème, plus elle a de chance d’y parvenir. L’équipe peut envisager ce problème depuis des points de vues, des vécus, des besoins, des expériences différents. Une équipe qui n’aurait qu’un seul point de vue ne pourra jamais comprendre les contraintes utiles à un projet aussi bien qu’une équipe qui aurait de multiples points de vues.

Qu’en est-il de l’empathie ? L’empathie est un joli mot pour dire exclusion. Si vous voulez savoir comment une femme utiliserait une chose que vous concevez, alors désignez une femme dans l’équipe pour le concevoir.

UN DESIGNER NE CROIT PAS AUX « CAS LIMITES »

Quand un designer décide pour qui il travaille, il décide implicitement pour qui il ne travaille pas. Depuis des années, on appelle «cas limites » les personnes pour qui il n’est pas crucial de travailler pour qu’un produit ait du succès. Ces personnes sont marginalisées par des décisions qui impliquent que leurs problèmes ne seront jamais résolus.

Facebook déclare aujourd’hui avoir 2 milliards d’utilisateurs. 1% de deux milliards de personnes, qui sont la plupart du temps considérés comme des « cas limite », représente 20 millions de personnes. Tous ces gens sont considérés comme marginaux.

« quand vous assimilez quelque chose à un cas limite, vous définissez juste les limites de ce qui est important pour vous »
Eric Meyer

Ce sont les transsexuels qui sont exclus des projets qui nécessitent d’avoir un « vrai nom ». Ce sont les les mères de familles qui ne peuvent donner une autorisations demandant la « signature des deux parents ». Ce sont ces immigrants âgés qui viennent voter mais qui n’ont pas de bulletins dans leur langue natale.

Ce ne sont pas des « cas limites ». Ce sont des êtres humains à qui un designer doit le meilleur de son travail.

UN DESIGNER EST MEMBRE D’UNE COMMUNAUTÉ DE PROFESSIONNELS

Un designer fait partie d’une communauté de professionnels et la façon dont il accomplit son travail et mène sa carrière touche tous les membres de cette communauté. La marée montante emporte tous les bateaux mais chier dans la piscine dégoûte tous les nageurs. Si un designer est malhonnête à l’égard d’un client ou d’un employeur, le designer qui lui succède en paie le prix. S’il travaille gratuitement, on attendra la même chose du designer qui lui succède. S’il céde à l’envie de mal travailler, le designer qui lui succède devra travailler deux fois plus pour compenser.

Même si un designer a le devoir éthique de gagner sa vie du mieux qu’il peut en fonction de ses capacités et de ses opportunités, le faire au dépend de ses confrères fait du tord à tout le monde. Il ne faut jamais dénigrer le travail d’autres designers pour faire avancer sa propre carrière. Cela inclut la récupération publique du travail de quelqu’un d’autre, le travail gratuit, le travail non sollicité et le plagiat.

Un designer contribue à construire sa communauté, pas à la diviser.

UN DESIGNER EST OUVERT À DES DOMAINES DIVERS ET COMPÉTITIFS

Pendant toute la durée de son exercice, un designer cherche à apprendre. Cela signifie qu’il se confronte régulièrement à ce qu’il ne sait pas. Cela signifie d’apprendre des expériences d’autrui. Cela signifie d’être ouvert à des personnes aux vécus et cultures divers. Cela signifie de faire une place à ceux que la société a toujours rejeté. La profession doit laisser de la place et entendre les voix que l’histoire a toujours laissées pour compte. La diversité mène à des productions et des résultats meilleurs. La diversité améliore le design.

« On ne se trompe jamais quand on travaille avec quelqu’un de plus intelligent que nous. »
Tibor Kalman

Un designer maîtrise son ego et sait quand se taire et écouter. Il est conscient de ses propres faiblesses et accepte qu’elles soient évaluées. Il se bat pour faire entendre la voix des laissés pour compte.

UN DESIGNER PREND LE TEMPS D’ÊTRE RÉFLEXIF

On ne jette pas son éthique par dessus bord en se levant un beau matin. Cela arrive lentement, petit à petit. C’est une série de petites décisions qui semblent bonnes sur le moment puis, sans vous en rendre compte, vous concevez l’interface utilisateur de la boutique en ligne d’armes de Walmart.

Prendre le temps de réfléchir plusieurs fois par an. Évaluer les décisions prises récemment. Êtes-vous toujours fidèle à vos convictions ? Ou vous éloignez-vous de votre éthique à chaque augmentation de salaire ou attribution de stock options ?

Si vous avez changé de trajectoire, corrigez-la. Votre lieu de travail est un enfer anti-éthique ? Trouvez en un autre.

Vous avez choisi ce travail, faites le bien.

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