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Les origines du design selon…

…Stéphane Vial
ou l’approche étymologique et par le projet.

« Introduit dans la langue anglaise à partir du terme latin designare, “marquer d’un signe distinctif, dessiner, indiquer”, le mot design – dizajn – est formé à partir de la préposition de et du nom signum,”marque, signe, empreinte”. Il signifie étymologiquement “marquer d’un signe”, un signe ayant la qualité d’être distinctif, c’est-à-dire le pouvoir de créer la différence. Si le verbe anglais to design signifie étymologiquement “désigner une chose“, ce n’est donc pas au sens de “lui ôter son signe comme le prétend à tord Vilém Flusser*, mais au contraire au sens de la marquer d’un signe, la dessigner ou la sign-aler. De là vient que le verbe anglais to design signifie aujourd’hui “dessiner”, c’est à dire tracer des figures, des contours et des motifs, autrement dit former des signes ou signer des formes. L’acte de design ne saurait donc avoir lieu en dehors d’un acte de dessin. Cependant, le verbe anglais to design a deux sens : celui de “dessiner”, de faire des croquis et des plans, mais aussi celui de “concevoir” en fonction d’un “plan”, c’est-à-dire de projeter en fonction d’une “intention”, d’un “dessein”, d’un “concept”. En ce sens, faire du design, ce n’est pas seulement marquer quelque chose d’un signe (signifiant), mais aussi forger un “projet” qui s’incarnera dans ce signe, c’est-à-dire donner un sens (signifié). D’où l’oscillation perpétuelle, que les dictionnaires aiment tant à répéter, de la notion de design entre celles de “dessin” et “dessein”.
Néanmoins, quoique le terme “design” existe depuis des siècles dans la langue anglaise, son premier usage connu pour tenter de qualifier une discipline nouvelle remonte à l’année 1849 et la parution en Angleterre du premier numéro du Journal of Design and Manufactures. »

Stéphane Vial, Court traité du design, PUF, 2010, p.18-19.

Dans un autre ouvrage, Stéphane Vial précise cette relation originelle au projet :

« On associe généralement la naissance du design à celle de l’industrie, en la faisant remonter au XIXè siècle, avec l’essor des arts décoratifs. Plus rares sont les approches qui associent la naissance du design à celle du projet. Pourtant, comme l’a montré le psychosociologue Jean-Pierre Boutinet, le design est fondamentalement lié au projet architectural, à la Renaissance italienne.
Le projet architectural a été inventé à Florence, vers 1420, par l’architecte Brunelleschi “pour séparer et unir simultanément deux temps essentiels dans l’acte de création appliqué à l’édification d’un bâtiment : le temps du travail en atelier, ordonné à la conception de la maquette, et le temps du travail sur le chantier, concrétisé dans la réalisation de l’œuvre à partir de la maquette conçue*”. Avant cela, l’élaboration et la réalisation étaient confondues, avec la part d’essais et d’erreurs que cela impliquait. Le projet est donc l’invention d’un dualisme, ou mieux, d’une division du travail : celle de la conception et celle de la réalisation. C’est ce que la langue italienne distingue par les termes de progetto (activité intellectuelle d’élaboration) et progettazione (activité de réalisation), que la langue française recouvre à sa manière avec ceux de dessein (intention, but, visée) et dessin (image, figure, croquis). “Ces deux sens voisins de dessein intériorisé et de dessin extériorisé se retrouvent confondus dans l’italien disegno comme dans l’anglais design“. Autrement dit, design est originairement le terme qui unit les deux dimensions fondamentales de tout projet. Les deux mots sont historiquement synonymes.
Dès lors, si l’on ne veut pas se noyer dans la complexité linguistique et conceptuelle qui entoure la notion de design, il importe de bien saisir de quoi, à la Renaissance, le projet est la naissance. Pourquoi les architectes du Quattrocento inventent-ils le projet, ce dualisme de la conception et de la réalisation ? Selon Boutinet, l’explication est simple : il s’agit d’une nécessité opérationnelle face à la montée de la complexité. Désormais, il n’est plus possible d’improviser et de compter sur la chance pour échapper aux aléas inévitables de toute construction. Seule l’anticipation méthodique peut permettre de maîtriser “la complexité liée à la diversité des matériaux utilisés, liée aussi au nombre croissant de corporations professionnelles de plus en plus spécialisées, aux modes nouveaux de construction*”. Toutefois la complexité n’est pas chose nouvelle, les bâtisseurs des pyramides et des cathédrales en ont déjà fait l’expérience. Ce qui caractérise la Renaissance, c’est que la gestion de cette complexité fait maintenant partie du projet moderne de rationalisation systématique du monde. Voilà pourquoi l’invention du projet en architecture n’est rien d’autre que la naissance de la méthode dans le domaine de la conception. (…) Le design comme projet doit donc être entendu au sens de méthodologie de conception.
Ainsi s’éclaire l’étymologie souvent mal comprise du terme design. Du latin de-signare (“marquer d’un signe”) que l’on retrouve aussi bien dans l’italien disegno et l’anglais de-sign, le design est à entendre, en tant que projet, comme une méthode de conception par les signes (i.e les dessins). L’invention du projet architectural par Brunelleschi n’est rien d’autre que cela : “une méthodologie du disegno, c’est-à-dire une méthodologie de l’anticipation de l’œuvre à réaliser : il s’agissait, grâce aux lois de la perspective qu’il venait de mettre au point, de pouvoir représenter par le dessin la construction projetée*”. Les signes, ici, ce sont les représentations en perspective, c’est-à-dire les images du projet. »

* Jean-Pierre Boutinet, 2002, p.224. [La bibliographie ne mentionnant pas l’ouvrage dont est extraite cette citation, je suppose qu’il s’agit de Jean-Pierre Boutinet, Vocabulaire de psychosociologie, ERES, 2002).
* Jean-Pierre Boutinet, Psychologie des conduites à projet, PUF, 1993.
* Jean-Pierre Boutinet, Psychologie des conduites à projet, PUF, 1993.

Stéphane Vial, Le design, PUF, Que sais-je ?, 2015, p. 13-
15.

Histoire du design