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John Ruskin (1819-1900).

« John Ruskin (1819-1900), à partir de 1849, alors qu’il n’avait que trente ans, commença en Angleterre, par des plaidoyers passionnés, à soutenir que le gothique pouvait non seulement être un art d’église, mais s’appliquer parfaitement à la construction moderne.
[…]
(…) en 1849, Ruskin allait publier un autre ouvrage qui devait constituer l’un des premiers écrits théoriques de l’architecture moderne : Les sept lampes de l’architecture.
Dans ce livre, Ruskin insistait sur la nécessité d’un style homogène pour toute société quelle qu’elle soit. Ce manifeste était donc d’abord une attaque contre l’éclectisme régnant.
[…]
Détestant la société bourgeoise victorienne, détestant la machine (…), Ruskin n’imaginait pas que du monde de la machine, si terrifiant à son époque, si anticulturel, pourrait naître une beauté nouvelle.
Cette beauté nouvelle devait apparaître deux ans seulement après la publication des Sept Lampes, dans tout l’éclat de fer et de verre du Crystal Palace.
Mais Ruskin, qui détestait cette extraordinaire construction, l’appelait une “serre à concombre”. Il disait aussi qu’une gare ne serait jamais une architecture. Dans son aveuglement à tout ce qui n’était pas le gothique (…), Ruskin était étrangement passéiste. Il est bien vrai que le gothique est un style parfait. Mais c’est un style d’un autre temps, d’une autre société. Vouloir l’imposer à la civilisation industrielle, c’était plaquer un décor. Et Ruskin en venait en effet à se préoccuper plus de l’ornement que de la construction. Singulières contradictions chez un homme qui, par le truchement de l’étude des structures gothiques, donnait tous les principes de ce qu’on appellera plus tard le fonctionnalisme. Ruskin s’élève contre les mensonges architecturaux, qu’il divise en trois catégories :
“1. La suggestion d’un mode d’infrastructure ou de soutien, autre que le véritable (…).
2. La peinture sur des surfaces dans le but de figurer d’autres matériaux que ceux dont elles consistent réellement (…) ou la représentation mensongère sur ces surfaces d’ornements sculptés.
3. L’emploi d’ornements de toutes sortes moulés ou faits à la machine.”
[…]
En 1853, dans son Éloge du gothique, Ruskin précise son idéal d’une architecture structuralement claire et où la forme et la fonction se conjuguent :
“La première condition que l’on est en droit de réclamer d’un édifice (…) est qu’il réponde complètement et pout toujours à sa destination, moyennant la dépense la plus faible possible…”
Michel Ragon, Histoire de l’architecture et de l’urbanisme modernes, Tome 1, p. 160-164.

Alexandra Midal aborde le personnage et le rôle de John Ruskin sous un autre aspect, celui de ses convictions politiques.

« John Ruskin est le premier dans le champ du protodesign à s’inquiéter de ce que les hommes soient affamés, tandis que les magasins sont pleins, que les ouvriers travaillent sans relâche pour un salaire de misère et que les richesses s’accumulent. L’espoir de rendre la tâche de l’ouvrier plus digne ne peut passer selon lui que par la condamnation de la machine et par le réexamen de la relation entre l’homme en devenir et son travail : “Vous pouvez enseigner à un homme à tracer une ligne droite et la couper (…) d’après les modèles donnés et vous trouverez son travail parfait dans son genre : mais demandez-lui de réfléchir sur quelqu’une de ces formes, (…) son travail deviendra hésitant ; il pensera et, neuf fois sur dix, dans son premier essai, cet être pensant commettra une erreur. Mais malgré tout, vous en aurez fait un homme alors qu’il n’était qu’une machine, un outil animé” (…).*
Dans son combat du goût de son temps et les prétendus progrès de la civilisation qu’il juge décadente, Ruskin considère la machine et le progrès à la fois comme la cause et le symptôme le plus manifeste de la médiocrité des esprits. (…) Ruskin, dans Les Sept lampes de l’architecture décrit et condamne les excès auxquels peut conduire la machine ainsi que ce qu’elle génère, en premier lieu l’aliénation de l’ouvrier par la machine. Métamorphosés par l’industrie en travailleurs dépourvus de réflexions et de qualités créatives, les ouvriers en viennent à se mépriser car ils sont “condamnés à un genre de travail dégradant qui fait d’eux moins que des hommes” et laisse le champ libre au profit des plus fortunés (…).
En Angleterre, les promoteurs de la manufacture de l’art, et Cole le premier, sont eux aussi sceptiques et s’inquiètent des conséquences de la révolution industrielle sur l’environnement, les hommes et la qualité de leurs réalisations. Pour Ruskin, l’industrialisation contredit le principe de vérité qu’il considère être la mesure de la dimension inaliénable de l’artiste et de l’œuvre d’art. Il est choqué par la laideur des produits manufacturés et leur mauvaise qualité, qu’il estime être la première trahison de l’industrie envers la société. Une difficulté qui le conduit à élaborer un concept de vérité artistique (…). Et pour atteindre la vérité, il veut lire en toute construction et en ses matériaux, ce dont il est fait et ce pourquoi il l’est. (…) la vérité se doit d’être présente pour toute création, qu’il s’agisse d’une œuvre d’art ou d’un objet d’usage. Dans le même temps, Ruskin apporte une nouvelle définition de la valeur qui ne dépend ni du prix, ni du profit et encore moins de l’usage, mais qui exprime la morale de son auteur et de la société. Il énumère les principes de “Sacrifice”, “Force”, “Beauté”, “Vie”, “Souvenir”, “Obéissance” et “Vérité” pour définir la valeur intrinsèque de la création dans une ère industrielle (…).
Les objets manufacturés n’échappent pas plus à sa critique de l’architecture. Il y voit un mensonge dès lors qu’il y a copie, imitation et simulation qu’il qualifie de “viles, inadmissibles, et mauvaises”*. La réalisation d’un objet et l’usage de ses matériaux doit être suffisamment lisible pour permettre d’évaluer le travail et d’y déceler sa volonté comme son honnêteté (…).»

* John Ruskin, La Nature du Gothique, 1851.
* John Ruskin, Les sept lampes de l’architecture, 1849.


Victor Margolin aborde le cas John Ruskin dans son chapitre 10, « The Craft Ideal and the Art Movement: Britain and Elsewhere 1861-1915. » (p.227-229).
Où l’on apprend que :
Ruskin a fortement été influencé par Carlyle ( Signs of the time / dénonce la perte de moralité et de spiritualité dans la vie contemporaine / “Mechanical Age” : dominé par la machine / comment l’industrialisation a modifié la vie).
Ruskin commence sa carrière comme critique d’art, écrit pour Turner.
Ruskin a fortement influencé le mouvement Arts & Crafts (marqué par les principes énoncés dans lesSept lampes de l’architecture).
Ruskin soutient le gothique vénitien, plus modeste que le haut gothique des grandes cathédrales. D’où le titre de son ouvrage paru en 1853, Les Pierres de Venise.
Ruskin n’aime pas les bâtiments ou les intérieurs qui ont l’air trop parfaits car il ne laissent pas la place aux imperfections caractéristiques de l’esprit humain.

Il écrit dans La nature du gothique (un célèbre chapitre des Pierres de Venise) trois règles pour créer des objets utiles tout en anoblissant le travail :
« 1. Ne jamais encourager la fabrication d’objet qui ne soit pas absolument nécessaire et dans la production duquel l’invention n’a pas de place.
2. Ne jamais exiger une finition parfaite pour elle-même, mais seulement à des fins d’utilité ou d’ennoblissement.
3. Ne jamais encourager l’imitation ou la copie d’aucune sorte, excepté dans le but de préserver la trace de travaux remarquables. »
Entre 1851 et 1854, il a soutenu les peintres pré-raphaëlites, inspirés par l’art italien des 15è et 16è siècles.
En 1854, Ruskin commence à enseigner au Working Men’s College (le but du Working Men’s College est de sortir le travailleur de son statut de tâcheron mécanique et de donner du sens à son travail grâce à la connaissance (dessin, histoire, science, art).
Ruskin est à l’origine de débats sur l’enseignement du design en Grande-Bretagne (le modèle du Working Men’s College s’oppose au modèle plus rigide des écoles de design de Cole).
À partir de 1860, il affirme encore davantage ses idées politiques. Ses écrits étrillent les riches parce qu’ils exploitent ceux qui travaillent pour eux.
Il appelle à remplacer cette exploitation par un sens de la justice entre les employés et les employeurs.
Il fait la proposition radicale d’un salaire équivalent pour tous les travailleurs.

« Ruskin était une figure complexe qui combinait l’amour de l’art, un style d’écriture lyrique et un fort désir de justice sociale. Il excella particulièrement dans sa critique du système mécanique d’éducation à l’art et au design de Henry Cole et dans sa défense de valeurs morales dans la pratique de l’architecture et du design. Ses tentatives d’incursions dans le champ de l’économie, qui ont révélé ses lacunes dans ce domaine, l’ont mené à faire des recommandations de changement social peu crédibles. Il resta cependant un exemple pour d’autres, comme pour William Morris et Arthur Heygate Mackmurdo, qu’il persuada qu’un tel engagement politique était consubstantiel à la pratique du design. »

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