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Tadao Ando, Lumière, ombre et forme. La maison Koshino, 1990.

Texte lu par Suzanne Velan, École Supérieure d’Art et de Design, Toulon, 2019.

« La lumière confère une existence aux objets en reliant l’espace et la forme. Un rayon de lumière, isolé au sein du bâtiment, s’attarde sur la surface des objets et fait naître l’ombre en arrière-plan. Avec le passage du temps et la succession des saisons, l’intensité de la lumière varie, et dans son silage les caractéristiques des objets. Simultanément, la lumière, isolée et happée par les objets, est ainsi objectivée et prend forme. La position de tous les objets est définie par leur relation les uns par rapport aux autres. Au moment où l’on fixe une relation mouvante de ce type, l’ensemble des relations est ainsi déterminé. À la frontière entre la lumière, fulgurante dans son rayonnement comme dans son extinction, et l’obscurité, un objet s’articule et prend forme. Chaque élément articulé est d’ores et déjà intégré dans une relation de réciprocité et crée une chaîne. Bien que cette tendance à la globalisation soit en permanence contenue séparément dans chaque objet, cette chaîne est la réalisation d’un ensemble. Ce qui est à l’œuvre ici, c’est la conscience esthétique de l’individu.

Ma connaissance de l’ensemble de ces relations et de leur formation rendue possible grâce à l’interaction de la lumière et de l’obscurité est fondée sur mes propres expériences de l’espace, accumulées de manières diverses. L’expérience acquise lors de la visite d’un monastère de l’époque médiévale me fut très précieuse. Ce monastère est constitué de pierres grossières empilées : le traitement des ouvertures est lui aussi dépourvu de tout artifice. Cependant, l’espace intérieur est d’une grande intensité. Dans le profond silence du lieu, j’ai pris conscience de quelque chose de pénétrant, qui transcendait la sévérité des concepts religieux. Malgré les différences entre l’Orient et l’Occident en matière de foi et de rituels, j’ai ressenti une connexion entre ce quelque chose et l’ambiance des pavillons de thé japonais.
Dans l’architecture japonaise, les liens entre les différents espaces et les motifs compilés nés de la lumière étaient très importants. Par le biais de la lumière changeant au fil du temps, une architecture porteuse d’une relation de réciprocité entre ses parties se constituait. C’est en arrière-plan de cette évolution que se dégage la conception particulière de la pensée orientale zen, selon laquelle “l’espace n’est que néant, ce quelque chose qui apparaît à la frontière où les objets disparaissent”. De même, dans l’architecture japonaise, le pavillon de thé est un univers réduit au minimum qui témoigne de cette frontière, dans ses dimensions comme dans son expression. Une personne assise et méditant peut y ressentir une sensation d’espace illimité, par l’interaction de la lumière et de l’obscurité.

L’imbrication entre Orient et Occident, que je retrouve en moi, témoigne de la structure de la culture japonaise. Le Japon a crée une culture originale en important et en intégrant des éléments d’autres pays. Cependant, de nos jours, notre spécificité est en train de disparaître. Je pense que le temps est venu de porter un nouveau regard sur la culture japonaise traditionnelle tout en permettant son interaction avec la culture occidentale. Le Japon contemporain a perdu, selon moi, deux valeurs importantes : le richesse dont l’ombre est porteuse et le sens de la profondeur. L’ombre ayant disparu de la conscience, les délicats motifs nés de l’ombre et de la lumière, tout comme les résonances de l’espace appartiennent à un passé révolu. Entièrement éclairés de manière homogène, les objets et les formes sont emprisonnés dans une relation unitaire. Il me paraît donc nécessaire de revenir à la richesse que nous offre l’espace. Pour donner une expression à ma propre expérience spatiale et construire quelque chose de personnel, j’utilise la géométrie car je considère qu’elle est dotée d’une existence propre. Je cherche ainsi à dépasser les spéculations intellectuelles pures, pour découvrir les ressorts des relations humaines dans leur globalité.

Il y a quelques temps, lors d’un séjour aux États-Unis, j’ai été frappé par l’impression de fraîcheur qui se dégageait des meubles fabriqués par les Shakers, et j’ai profondément ressenti le sens du système formel dont ces objets étaient porteurs. Le bois leur donnait une forme aux proportions harmonieuses, fondées sur la symétrie. Ils évoquaient une atmosphère de simplicité et de modération, qui ordonnait discrètement leur environnement immédiat. Techniquement parlant, ils étaient conçus de manière rationnelle, dénué de tout superflu. Il y avait un passage cohérent des parties au tout qui reflétait la force de volonté caractéristique du mode de vie de ses fabricants. Face à la grande diversité de la vie quotidienne, la vue de ces objets incarnant une extrême simplification de vie et de forme était très rafraîchissante.
Les principes géométriques divergent, par nature, du caractère normatif de la vie. Cependant, ce facteur d’agencement des formes architecturales opère une médiation, visant à la matérialisation de la logique immatérielle de la vie par l’architecture. Grâce aux règles géométriques, l’architecture s’autonomise et acquiert la paix ; grâce à l’introduction en elle des mouvements de l’homme et de la nature, elle devient elle-même mouvement. Sous le regard du promeneur, des scènes variées s’enchevêtrent. Et la différence entre l’image globale que cette accumulation grave dans le corps et ce que l’on peut visuellement percevoir recrée l’ordre géométrique au sein même du corps. Par l’assimilation de cet ordre, la géométrie elle-même se retire peu à peu des couches superficielles de la conscience, et seul l’espace est à même de stimuler la sensibilité. Le tout incarne l’ordre géométrique, tandis que les parties créent un ensemble de scènes d’une grande richesse.
Le dialogue avec la matière devient le pilier grâce auquel l’espace que je recherche s’inscrit dans la réalité. Je souhaite englober la volonté du tout dans chacun des matériaux puis sélectionner les détails.

Le béton que j’utilise manque de solidité sculpturale et de poids. Je cherche plutôt à former des surfaces légères et homogènes. Les marques de panneaux de coffrage et des séparateurs fixés régulièrement sont traitées pour donner des angles durs et des surfaces lisses à la finition homogène. Je traite le béton comme une matière inorganique et secrète recelant une grande puissance. Ce faisant, je ne cherche pas à atteindre l’essence de la matière elle-même, mais à l’utiliser au service de l’espace. En attirant la lumière, l’espace paisible et froid, entouré d’éléments architecturaux parachevés, se libère pour devenir un espace de transparence et de douceur dépassant l’intention de la matière ; faisant un avec l’être humain, il devient un espace vivant. Alors les murs ne sont plus perçus dans leur matérialité et seul demeure, dans la perception corporelle de l’individu, l’espace environnant.
Je limite la matière et simplifie autant que possible. Rejetant tout superflu, j’entrelace dans mes espaces la totalité des trames structurant l’être humain. Et en poussant les formes à leur limite extrême, je génère un équilibre optimal des forces. En fonction des changements de la nature, dans le cadre de formes simples, une accumulation à différents niveaux de scènes complexes s’élabore. pour atteindre cet effet, il est nécessaire de retrouver le point où l’interaction entre l’ombre et la lumière révèle les formes, et de cette façon rend à l’espace sa richesse architecturale. »

À voix haute, Écrits de designers / d'artistes