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Bruno Munari, L’orange, Les petits pois et La rose, 1963.

« Peut-on établir un parallèle entre des objets conçus par un designer et les objets produits par la nature ? Certains objets naturels ont des points communs avec les objets conçus : qu’est-ce que la peau d’un fruit, si ce n’est son “emballage” ? Divers types d’emballages correspondent à divers types de fruits, de la noix de coco à la banane. Et on pourrait réfléchir, dans le jargon des critiques du design, à quelques objets naturels et découvrir des choses intéressantes…

L’ORANGE

Image extraite de la version originale de Good Design, Corraini, 1997.

L’objet est constituée par une série de contenants modulés en forme de quartiers, disposés de manière circulaire autour d’un axe central vertical, sur lequel chaque quartier repose son côté rectiligne, alors que les côtés courbes, tournés vers l’extérieur, donnent à l’ensemble une forme globalement sphérique.

L’ensemble des quartiers est contenu dans un emballage aux couleurs et aux caractéristiques formelles très marquées : sa surface extérieure relativement dure comporte une doublure moelleuse qui protège l’ensemble des contenants des agressions extérieures. Le matériau reste identique dans l’ensemble de l’objet mais se différencie selon la fonction.
Chaque contenant est formé d’une pellicule plastique permettant de contenir le jus, mais relativement manipulable lors de la décomposition de la forme globale. Chaque quartier est fermé par un faible adhésif. L’emballage, dans l’air du temps, n’est pas à retourner au fabricant : il est jetable.
Chaque quartier a exactement la forme de la disposition des dents dans la bouche humaine. Une fois sorti de l’emballage, on peut le placer entre les dents et, d’une légère pression, le rompre pour en extraire le jus. Mis à part le jus, les quartiers contiennent généralement un pépin de la plante qui a généré le fruit : petit cadeau de la part de la production au cas où le consommateur souhaiterait posséder une production personnelle de ces objets. À noter, le désintéressement économique d’une telle idée et le lien psychologique ainsi créé entre le consommateur et la production. Personne, ou bien peu de consommateurs, ne plantera de pépins d’oranges, mais cette concession hautement altruiste et l’idée de cette possibilité libèrent le consommateur du complexe de castration et établissent un rapport de confiance autonome et réciproque.
L’orange est donc un objet presque parfait doté d’une cohérence absolue entre forme, fonction et consommation. Même la couleur est idéale ; en bleu, ce produit serait absolument absurde.
Unique concession décorative, si l ‘on peut dire : la recherche matérielle de la surface de l’emballage, traitée en « peau d’orange ». Peut-être pour rappeler la pulpe interne des contenants. Il faut le reconnaître, cette décoration minimale est parfaitement justifiée. »

LES PETITS POIS

Image extraite de la version originale de Good Design, Corraini, 1997.

Pilules alimentaires de différents diamètres, emballées dans des étuis bivalves très élégants de par leur forme, leur couleur, leur matériau, leur semi-transparence et leur simplicité d’ouverture.
Le produit, l’étui et l’adhésif dérivent tous d’une production unique. La fabrication ne nécessite pas de travailler différemment des matériaux différents qui seraient ensuite montés lors d’une phase de finition supplémentaire, mais consiste en une programmation de travail très précise, certainement le fruit d’un effort commun (team-work).
L’objet est monochrome mais présente un camaïeu subtil, qui lui donne un aspect légèrement sophistiqué tout en correspondant au goût des consommateurs de toutes les époques. Sa couleur verte, bien connu sous l’appellation populaire de « vert tendre » a été relativement bien calculée dès le début de la production et n’a pas changé depuis. Cette couleur a même été à l’origine de tendances chromatiques dans le milieu de la mode et de l’ameublement dans les années 1920 et 1930.
La forme des pilules est assez courante même si celles-ci varient en diamètre ; l’étui se distingue en revanche par son originalité et sa facilité d’utilisation. Il se compose de deux éléments identiques et symétriques (en vogue de nos jours pour des raisons d’économie de production), concaves de façon à contenir les pilules, dont les empreintes sont déjà parfaitement agencées. Les deux éléments sont collés, avec une tenue parfaite (l’exposition fréquente à la pluie est à prendre en compte) par un adhésif qui remplit une double fonction : celle de charnière-ressort sur le côté court et de simple adhésif sur le côté long. En le tenant entre le pouce et l’index et en appuyant une légère pression avec les phalanges supérieures, on ouvre de côté l’étui, qui exhibe toutes les pilules bien alignées par ordre croissant.
[Les pilules pourraient tomber par terre, s’il n’y avait pas un filet de colle qui les maintenait en place, de manière à pouvoir les détacher lorsqu’on le souhaite simplement par le bout du doigt.]*
Une caractéristique de cette production est la variation des séries. Problème évoqué à maintes reprises dans des congrès internationaux de design : chaque variation possible augmente la probabilité bien que les caractéristiques du produit restent identiques. Dans le cas de la production de petits pois, on rencontre une variation excessive : on peut trouver dans le commerce des contenants avec une douzaine de pilules, une dizaine, huit, sept… jusqu’à deux, voire un unique petit-pois. Une variation excessive voire, en définitive, un certain gaspillage. Qui va acheter un seul petit pois et l’exiger dans son emballage ? Allons ! Et pourtant, depuis des milliers d’années, cet objet reste produit de cette façon : le consommateur ne prête pas attention à ces détails. Cette variation excessive est donc probablement le résultat d’une erreur dans l’étude de marché certainement menée avant la décision d’une production à si grande échelle, et non rectifiée à cause d’une bureaucratie négligente.

LA ROSE

Une conception rationnelle de la fonction sociale du design industriel ne peut que renier cette production, hélas trop répandue, d’objets sans quelconque utilité pour l’Homme.
Des objets nés on ne sait comment, dans un but décoratif le plus banal, gratuit ou injustifié, malgré une certaine cohérence formelle. On sait pourtant que la cohérence formelle en soi ne suffit pas à justifier les objets produits sans étude de marché préalable.
Parmi ces objets, la rose.
Une production de masse (production chaotique et désordonnée qui ne tient pas compte de l’économie marchande), un objet formellement cohérent et agréablement coloré, différents coloris chauds, des canaux de sève bien calculés qui la distribuent avec une précision excessive même dans les zones cachées, des pétales aux courbes élégantes (on pense à une Pininfarina, tandis que le calice n’est pas sans rappeler la collection de Venini en 1935), une disposition limpide, imparipennée de feuilles dentelées aux nervures visibles : autant d’éléments qui ne justifient pas le succès de cet objet.

Comment le consommateur, aux intérêts encore non différenciés, peut-il apprécier un tel objet ? Et pourquoi ces épines ? Peut-être pour générer un certain suspense ou créer un contraste entre la douceur du parfum et l’agressivité des griffes ? Un contraste grossier absolument indésirable pour les classes de consommateurs des magasins bon marché.
Un objet donc absolument inutile pour l’Homme. Un objet à regarder uniquement, parfois à humer (il semblerait qu’aujourd’hui la production commercialise même une rose sans parfum), un objet non justifié, un objet qui invite le travailleur à des pensées futiles. Un objet immoral même.

[Il faut considérer comme positif qu’un tel objet ne puisse trouver facilement un marché, et encore moins un marché étendu. Quel revendeur voudra prendre en charge la difficile tâche de convaincre les consommateurs éventuels, à chaque fois depuis le début, de l’intérêt d’un tel objet dont les seuls usages sont de le regarder et de le sentir ? C’est également important de rappeler ici que l’objet en question est fragile, de courte durée, délicat, sensible au moindre courant d’air ou changement soudain de température, ne peut être mis dans la main d’un enfant à cause de ses épines, doit être manipulé avec précaution, est cher, et doit se conserver en immergeant sa partie basse dans de l’eau, eau qui doit être changée tous les jours.
Cet objet, en plus d’être complètement inutile, est compliqué à utiliser.]*

Bruno Munari, L’art du design, Pyramyd, 2012, p. 132-137.

*Ces passages entre crochets, manquants dans la traduction reproduite, sont extraits d’une autre traduction (Good Design, Corraini, 1997 (1963)).

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