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Gaetano Pesce, Design ?, 1971

« Il y a déjà plus de cent ans, c’est à dire dès l’avènement de la révolution industrielle, que l’architecture a commencé, à contrecœur mais avec soin, son association avec les principes industriels et économiques. On a renoncé lentement aux grands volumes, aux décorations considérées immorales, à la grande échelle, pour unifier, planifier et rejoindre une typologie architectonique qui, d’un côté satisfait à des exigences socio-économiques, de l’autre se dénonce comme un moyen ultérieur de ségrégation de la personne qui ne trouve, dans des espaces planifiés de telle façon, aucune possibilité d’intervention créatrice.
Dans ce panorama de capacité de l’architecture à accomplir ses fonctions de rapport actif avec l’homme, le design, avec les objets d’ameublement d’intérieur, arrive à prendre une importance extraordinaire comme dernier moyen par lequel l’utilisateur peut caractériser son propre environnement, et intervenir activement dans l’interprétation et la réalisation de ses choix.
Cela dit, le design, qui atteint sa phase professionnelle avec l’establishment du Bauhaus, ne réussit pas de nos jours à garder vivant l’esprit de recherche qui l’avait caractérisé à sa naissance : et si d’un côté on peut dire qu’en Italie l’activité dans ce secteur est dense d’événements, on peut aussi affirmer que le design italien actuel est à l’avant-garde dans le domaine des arts appliqués, comme le Bauhaus lui-même l’était à De Stijl, Theo van Doesburg en tête.
Donc on assiste encore aujourd’hui, en opposition avec ceux qui, superficiellement, identifient l’« italian look » à un contexte de créativité particulière – et pas seulement en Italie –, à des réflexions continues sur des idées qui sont dépassées (qu’on voie les références répétées aux sièges de Breuer, aux intérieurs de van Doesburg, de Huszar, de Oud, de Gerrit Rietveld, aux formes néoplastiques de Mies van der Rohe et, en outre, à l’idée d’illumination réfléchie d’Alvar Aalto, aux intérieurs du XVIIIè japonais, etc.) ; cependant, de ce retard est née une mode telle que « nos décorateurs » ont réussi à créer, aujourd’hui, un goût qui était justifié à la période De Stijl.
« La beauté est blanche… chaque chose à sa place et qui la touche est puni… la maison est le temple de l’harmonie où l’on soigne les déviations du goût… faites le parcours du design et purifiez vous de vos fautes… » Ceux-ci et d’autres pourraient être les slogans des derniers moralistes de la création industrielle qui, même en étant les interprètes d’une situation quasi terminée, aiment se présenter comme les missionnaires d’une doctrine à venir.
Qui fait les frais de tout cela ? C’est l’utilisateur, qui en plus de la confusion de la superproduction, se laisse convaincre par les décorateurs (voire aussi télévision, revue, magazines) d’être le trait d’union par lesquels les œuvres d’art se perpétuent. Dans ce contexte d’expériences de deuxième plan et de sous-développement culturel, le dessinateur-industriel-décorateur-architecte, le protégé des dames de la bonne bourgeoisie, devient grand prêtre : lui seul peut introduire l’« homme de la rue » dans le paradis des formes ; à lui tout est permis, à la condition qu’il ne propose pas de changements profonds. Et voilà pourquoi les designers, gens habituellement dévoués à l’argent, appuyés par une industrie qui ne va pas à la recherche d’« aventures » et préfère les schémas traditionnels à des renouvellement substantiels pour une exploitation plus facile du marché, ont réussi, avec les importants moyens de la publicité, à faire de notre production actuelle une formule à répéter. Si cette théorie se confirme journellement, il est aussi certain que le public du design est composé d’individus généralement faciles à convaincre et dotés en guise de culture d’un léger bagage d’idées impersonnelles, simple ostentation. Donc le mot « design » est à tel point lié à l’actuelle production académique qu’on peut le considérer comme le contresigne d’une période révolue qui, comme toutes les périodes, a connu sa décadence dans les « revivals ». Certainement le fonctionnalisme, « cendrillon » qui a eu son minuit dans les années trente, père usé du design, est aujourd’hui une donnée, mais non pas un point d’arrivée. Ce qui est éventuellement à rechercher, dans le domaine de l’art appliqué, ce sont des objets qui aient une « tendance ou une vocation à signifier » : c’est-à-dire, non plus des ameublements avec des lois précises, rigides (que les législateurs soient damnés), qui imposent des façons de vivre dépassées et souvent ségrégatives et catégoriques, mais un ensemble libre de choses auxquelles, qu’elles soient « de style » ou « contemporaines », on puisse demander comme fonction supplémentaire une présence psychologique quotidienne. Donc… voir si en architecture… on peut commencer des expériences… d’espace mobile, flexible… élastique… qui satisfassent l’homme dans ses nécessités…qui changent continuellement dans le temps… se servant de parois mobiles… molles… qui donnent des possibilités de variations infinies… si possible… tournant par exemple le « plan » de 90 degrès… avec des parcours verticaux… des plans inclinés… des effets prospectifs… au lieu du monotone plan horizontal que l’on connaît déjà par cœur… qui nous ferme automatiquement l’éventuel message architectonique… entendre bien l’architecture comme une machine fonctionnelle pour habiter… travailler… etc…mais comme un moyen… de découverte… de création… qui nous rende curieux… non pas « dessinée »… harmonisée… et bloquée à l’avance par le « créateur »… avec des objets selon des exigences particulières… qu’on voudrait personnelles… faits par nous-mêmes si possible… vieil espoir du bricoleur !… et dresser l’industrie… les nouveaux matériaux nous le permettent… vers la non-série ou mieux vers une série d’ « originaux »… avec la marge d’impondérables que toutes les choses arrivent à posséder quand on laisse intervenir l’utilisateur… et des créateurs non plus sérieux professionnels révélateurs de secrets découverts… mais « partners » avec lesquels réaliser des espaces… on disait… mobiles et stimulants… avec des objets comme des femmes enchaînées… des ironiques sexes divinisés que notre société veut nous indiquer avec ambiguïté comme des symboles de progrès… avec des dissymétries comme des relativités typiques de notre temps… avec des lumières qui nous regardent avec des yeux signifiants… non plus des objets divinisés… dans des espaces sacralisés… à respecter avec un culte qu’on ne sent pas… des créateurs… je répète… comme « partners » avec lesquels dérider notre période qui tend à la consommation… et sonder le subconscient et traquer le fantastique comme aujourd’hui en art on s’aventure dans des zones non encore troublées par le marché, se basant sur la dramatisation de l’objet et sur la violence de l’image, c’est-à-dire avec un langage qui échappe à une analyse « logique » et « rationnelle » : analyse qui depuis toujours a servi d’autodéfense critique pour nous affranchir des problèmes et, d’accusés, nous transformer en accusateurs.

Les valeurs ? Ce n’est pas ici le moment ni la façon de les décider, pensons-y éventuellement, mais nous ne devons pas prétendre, pour une fois, qu’elles nous soient données dans notre sommeil, d’autres problèmes se font jour, on doit penser à la maison, changer de voiture, l’argent, ah ! il n’y en a jamais assez, vous avez beau dire – si vous savez comme je dois travailler pour m’en sortir avec dignité – et puis ma femme ne veut pas que je sorte le soir – d’ailleurs elle a raison la pauvre – elle travaille toute la journée – c’est le seul moment où on peut rester ensemble – et je suis obligé de me documenter comme je peux – parce que je suis fatigué le soir et je vais me coucher tôt – et ma créativité je l’exprime par la famille je la vois croître et se développer – je donne à mes enfants l’éducation que j’ai reçue – j’en suis fier – et eux aussi dans lesquels je mets tous mes espoirs – puis j’attends le samedi – je vois les amis – puis le soir nous allons dîner avec nos femmes et puis au cinéma – voir même des films engagés – nous sommes ouverts à tout – puis après nous échangeons nos impressions – au drugstore par exemple – chacun de nous dit son idée – puis je continue avec ma femme – parce que je ne réussis pas à m’expliquer avec les autres – elle me comprend – elle m’est très chère – elle dit que je raisonne très bien et que j’ai du talent – d’ailleurs elle aussi est très intelligente – elle comprend beaucoup de choses – je suis content comme ça – il est inutile de demander trop à la vie – il faut s’en contenter – là est le beau etc. »

In L’Architecture d’aujourd’hui, n° 155, 1971, p. 62-63.

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