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Gaetano Pesce, Les grandes limites de ce que j’ai su jusqu’à hier, 1973

« Une année après l’exposition au Museum of Modern art de New York, voici quelques observations qui prolongent la recherche que j’ai présentée à l’exposition : Italy: the new domestic landscape :
– Je crois que l’hypothèse selon laquelle le temps que nous vivons aujourd’hui demande des représentations nouvelles n’est plus le privilège de quelques consciences.
– Les idéologies « politiques » qui paraissaient pouvoir résoudre à jamais les problèmes de l’homme montrent, aujourd’hui plus que jamais, leurs points faibles.
– l’espoir d’assister à la naissance d’une société mondiale relève de l’utopie.
– L’envie de quelques-uns de centraliser le pouvoir se révèle heureusement irréalisable : la possibilité d’autodétermination et d’autogouvernement existe, au-delà des lieux commun du contexte qui nous entoure.
– La recherche de la sécurité par l’escalade économique a montré qu’elle était stérile.
– La consommation comme moyen d’évolution a désormais révélé son vrai but répressif.
– Les utopies communautaires, qui ont été trop souvent un moyen d’évasion, laissent la place à la nécessité de l’isolement.
– La communication comme « élément nécessaire à la vie » ne trouve plus aujourd’hui, dans son hypocrisie méthodique et dans son refus de découvrir de nouveaux espaces, aucune raison d’exister.
– La « raison » comme absence de mystère et comme terme de référence pour l’évaluation de tout phénomène a fait son temps : elle a hypothéqué trop souvent des aspects inutiles de la réalité.
– L’idée que le « fonctionnel-rationalisme » et tout ce qui provient de la technologie considérée comme but ne peut être soutenue encore longtemps (même pas au niveau de la spéculation commerciale) n’est plus seulement partagée par une élite.
– La prise de conscience de ces faits antérieurs se confirme aujourd’hui par une nouvelle attitude à l’égard de la vie : le côté signifiant de tout phénomène l’emporte sur toute autre composante du phénomène même. Sur cette route, les perspectives matérielles offertes à l’individu ne lui seront probablement plus suffisantes, et celui qui ne réagit pas aux sollicitations de la consommation (qui lui sont imposées en échange d’une illusoire escale socio-économique, d’ailleurs jamais satisfaite) sera peut-être demain un homme plus respectueux de sa propre individualité et, par conséquent, plus difficile à transformer en instrument.
– L’insécurité comme aiguillon s’avère aujourd’hui indispensable à la conduite de la vie : la sécurité est le tranquillisant de l’histoire.
– Les longs hivers de l’imagination secrète font désormais partie du passé, et un espoir mêlé de curiosité commence à paraître parmi les sentiments humains.
– Les valeurs que l’on pouvait attendre de la productivité sont remplacées par la nécessité de réalisations à un niveau individuel : le temps est revenu d’exprimer nos pensées les plus profondes.
– Se dessine maintenant la possibilité de dire tous les aspects du mystère que le passé récent nous a appris à réprimer parce qu’il semblait non conforme à la réalité humaine.
– La mort, et le monde qui l’entoure, est l’expression principale ; elle sera peut-être l’idée constructrice de la quatrième partie de notre siècle.

Comme je le disais, voilà quelques observations concernant notre époque : elles contiennent une certaine confusion, mais je ne m’en soucie pas car je considère que la confusion est très souvent salutaire. Sans doute, le moment est confus et équivoque, mais, au delà de toute forme d’idéalisme gratuit et masturbatoire, je crois que nous sommes au milieu d’une profonde crise de passage, et que le moment est venu de la représenter de la façon la plus vraie, dramatique même, sans aucune illusion. L’homme est donc aujourd’hui en face du mystère de ce qui arrivera au delà du bouleversement actuel. Donc, qu’on représente sa peur, sa solitude, son remords, son angoisse, et l’inquiétude, le malaise, la perte de sécurité, la quête fastidieuse de nouveaux paysages, la nécessité de solitude, l’indifférence à communiquer, le besoin d’irrationalité, le droit à l’incohérence (incohérence = amoralité = liberté de ses actes, libre cours continu de ses propres intérêts, refus de répéter des expériences qu’on a déjà acquises et qui ont été pensées pour nous par quelqu’un, droit à l’autodétermination et à l’individualité). Et mieux, il faut en général trouver le moyen d’exprimer le chemin vers la contamination, vers les épidémies plastifiantes, vers le terrorisme du temps qui passe, avec la mort comme compagne inséparable.
Le temps est donc venu de charger nos espaces d’une grande capacité « signifiante » (est signifiant tout ce qui peut évoquer, au delà de sa signification immédiate, une émotion inconsciente comme la peur, l’insécurité, l’angoisse, la mort…). Les objets eux-mêmes signifiants ont en outre des dimensions caractéristiques qui les mettent en dialogue critique avec l’espace qui les contient, si celui-ci est traditionnel. Et qu’ils dégoûtent en outre, puisque le dégoût a été pour bien des gens un point de départ !
Donc il faut essayer, c’est ce que je suis en train de faire à présent, de fabriquer des objets uniques, c’est-à-dire des objets de série qui, en se réalisant, ont la possibilité de se définir de façon individuelle.
Et même, il faut recommencer à les faire de ses propres mains, en refusant, quand c’est possible, les super-technologies, qui nous ont souvent amenés à faire des rêves heureusement irréalisables.
C’est le moment enfin de regarder en nous-mêmes, et de découvrir à nouveau toutes les dimensions que le temps a paru jusqu’alors nous refuser. Et si l’on fait des projets pour l’homme, il faut éviter de projeter les valeurs traditionnelles (que soient maudits ceux qui, encore, exploitent le « fonctionnel-rationalisme ») et se servir au contraire des motivations psychologiques, etc. – qu’on oublie pas aujourd’hui que le futur est peut-être passé. Autrefois, en pensant au bruit qui se lève du monde, je considérais que la musique avait toujours été une interruption organisée du silence. Actuellement, il serait plus convenable d’interrompre le bruit par des silences rythmés. Voilà donc une autre nécessité qui s’offre à nous : le silence dans la multitude, un silence avec des significations qui nous permettent de pénétrer à l’intérieur de nous-mêmes, et de penser à tout ce qui n’est pas accompli. ” …Le paysage est désolant et stimulant : je m’y introduis et je comment à apercevoir avec surprise les grandes limites de ce que j’ai su jusqu’à hier. Les dangers sont nombreux, mais le risque est très attrayant .” »

In Opus international, n° 47, novembre 1973, p. 58-60 ; &laquo Le “significatif”  de Gaetano Pesce », in Architecture intérieure / Créé, n° 24, novembre 1973, p. 32-34 : « …Le temps que nous vivons aujourd’hui demande des représentations nouvelles », in L’Architecture d’aujourd’hui, n° 171, 1974, p. XVIII ; « Les grandes limites de ce que j’ai su jusqu’à hier », in Gaetano Pesce : le futur est peut-être passé, Centre de création industrielle, Centre Beaubourg, musée des Arts décoratifs, Paris, Centro Di, Florence, 1975.

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