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Gaetano Pesce, La différence est la vie, 1977 et son « Post-Scriptum », 1978.

« …attitude impersonnelle et vague à la collectivisation, délégation des responsabilités, voilà les moyens actuels de nous libérer de nous-mêmes et de nos consciences, de tout ce que nous pensons devoir faire pour vivre notre identité et qui nous pèse ou qui nous est difficile. La caractéristique de notre temps est l’absence de curiosité à l’égard de la « personne » et de tous ses innombrables aspects qui ont été cachés par l’« éducation rationaliste » qui nous a été inculquée. Tout doit avoir « peu » de contenu. Ce principe est aujourd’hui la finalité de plusieurs manifestations de communication.
Actuellement, les opprimés sont aussi ceux qui sont opprimés par leur être calculateur, utilitariste, frigide, profiteur, arriviste. Les fonctionnalistes, les rationalistes sont opprimés à leur insu. Morceaux de membres : voilà la condition du rationnel-fonctionnalisme. Les rationalistes observent superficiellement l’ordre naturel et ils s’exclament : » Quel système extraordinaire ! Quelle cohérence ! » (Il est comique de s’occuper avec inspiration de la nature : tant pis pour eux !) Suicide. Et, de cette façon-là, ils s’éloignent de la vie quotidienne et ils licencient la « personne » humaine. Le Vrai est fait d’infinitude. Sa force consiste dans la représentation la plus vaste et la plus contradictoire possible, car la réalité est elle-même en formes illimitées. Comme je l’ai déjà dit en d’autres occasions, je le répète encore, le temps est fini de surdévelopper le grand, mais le moment est venu d’aider le petit, le différent, le minoritaire, dans lesquels nous avons d’autant plus de possibilités authentiques de nous reconnaître. La « connaissance » n’existe pas, mais il existe une quantité infinie de divisionnismes culturels qui s’identifient dans leurs propres réalités.
La liberté, c’est aussi de dire ce que l’on pense, indépendamment (il est banal de le remarquer) de ce que l’on considère être la pensée codifiée en vogue (la liberté d’opinion ne doit jamais être opprimée, et désormais nous savons qu’on peut la supprimer même par des moyens apparemment « démocratiques »). Et cela vaut également pour les choses les plus petites. Même pour la politique. Et que l’on refuse l’idée que, comme Mussolini le disait, tout est politique, l’art est politique, l’art le meilleur est politique (dans le sens actuel : partitisme !). Ne pas se préoccuper du nombre, de la masse, etc. (qu’on se méfie de ceux qui emploient le mot masse, car on perpètre beaucoup de crimes en son nom). Le nombre, la masse, sont des entités abstraites, sans caractéristique humaine. Elles sont aimées seulement par les « têtes couronnées », par ceux qui ont le pouvoir, car ils s’intéressent uniquement à ce qui avantage leur état. C’est-à-dire aux respectueux, aux flagorneurs : adoration et estime sont leur but. Ils se libèrent artificiellement de leurs propres frustrations en regardant les simulacres de ceux qui sont au sommet (devrais-je citer Nietzsche ?). Depuis longtemps, moi non plus je ne me sens pas attiré par les gens – ou mieux, je suis intéressé seulement par les personnes qui, malgré les schémas culturels préconçus, malgré les slogans et les modes réductrices et planifiantes, sont encore à même, incroyablement, d’exprimer ce qu’elles aiment, ce qu’elles désirent, ce qui leur déplaît, leurs émotions, leurs sentiments, leurs irrationnalités, sans censure. En un mot : leur réalité différente. Et je suis intéressé par leurs coutumes et leur façon de vivre, si elles ne sont pas des moyens de conservation éprouvés mais d’authentiques générateurs d’identité. Ce qui fait que je ne suis pas attiré par les gens – parce qu’il est devenu presque impossible de trouver des personnes dont l’identité saute aux yeux. Mais, comme beaucoup d’autres, je souffre de quelques absences de netteté de mon identité, de manque de territoire, etc. Horreur. Les « grands » moralistes, et aussi les « petits », ont une idée de la vie limitée et, par conséquent, ils en offrent un modèle étroit : l’État n’est pas, comme il devrait l’être, au service d’une multitude de « personnes », mais c’est aux personnes d’être à son service. Et de nombreuses populations sont donc standardisées. Les territoires sont régis par des lois uniques centralisées. En dépit des différences dérivées de cultures, traditions, aspirations, etc. diverses (Angelini, par exemple, ne peut pas ouvrir son magasin quand il le veut à Venise, mais seulement selon ce qui est décidé par ceux qui n’ont rien à voir avec son travail ; et les nouveaux fascistes pleurent car les villes meurent). Funeste. On malmène les problématiques « différentes 1raquo;. Tout le monde doit « consommer » les mêmes choses : voilà le but des grands moralistes. En revanche, les petits moralistes se dépensent tragiquement pour faire consommer aux « autres » la même idéologie (projet à nature typiquement fonctionnelle, afin que, pensant tous de la même manière, les problèmes qui sont créés au pouvoir par les différentes façons de concevoir la vie soient énormément réduits). En fait, « unis » dans une même idéologie, « on ne gagne pas », ou mieux, aucun d’entre nous ne gagne, mais seuls gagnent, comme toujours, « eux », les puissants. Résultat : grande frustration en chacun, car ceux qui consomment une idéologie qui ne leur appartient pas, qui n’est pas faite pour eux, qui n’est pas issue de leur créativité, sont récompensés en retour par une morne sensation de vide. Et malgré tout, il y a encore quelqu’un qui est capable de crier son droit à la « différence » ; mais l’État, ceux qui commandent, les gorilles, les puissants, déclarent leur dissidence et rappellent, même violemment, au respect de leur morale (domestiquer, éduquer est encore considéré, malgré nous, comme un fait avantageux). Mais là où il y a une morale préconçue et réglée, seule directrice a priori des différents comportements, il n’y a pas de vie. Être amoral (non pas moral ou immoral, ce qui revient au même selon les points de vue) et incohérent est donc énormément urgent et vital. Car nous ne sommes pas les hérétiques ! Nous sommes seulement « différents » les uns des autres, et nous ne prétendons pas que notre différence soit assumée, habillée, habitée par tout autre. Ce sont les puissants qui sont les hérétiques et les dissidents (il font dissidence de l’évidence des choses de la réalité), car ils ne veulent pas reconnaître le monde comme un ensemble de réalités infinies, coexistantes et équivalentes. Au bout de cette rue, une grande tragédie : le conformisme.
Le pouvoir légalise et institutionnalise violemment la vie. Au moment de manger, de dormir, de travailler, d’étudier, de jouir, de penser, de voyager, de vivre, de mourir, de boire, etc. Et comment, de quelle façon, et avec quelles prérogatives ! (Et il décide de ce qu’on ne doit pas faire, comme par exemple « l’espace des villes ne vous appartient plus, dit-il ; donc : on ne chante pas dans la rue, on ne mange pas sur les places, on ne dort pas sur les quais, etc. »
Sot conseil de conformistes, qui veulent imposer leur propre mode de vie à qui, heureusement, n’est pas comme eux.)
Donc les puissants modèlent selon leur logique toute leur activité. Le processus a été celui d’institutionnaliser les différentes attitudes et de mettre en ordre l’Humain. Ceux-ci médecins, ceux-là artistes, ceux-ci architectes, ceux-là avocats, ceux-ci artisans, ceux-ci hommes, celles-là femmes, ceux-ci jeunes, ceux-là homosexuels, ceux-ci vieux, ceux-là ouvriers, ceux-ci dirigeants, ceux-là employés, ceux-ci retraités, ceux-là fonctionnaires, d’autres non, ceux-là verts, ceux-ci rouges, ceux-là blancs, ceux-ci jaunes, bleus, etc. Ensuite, ils ont dit que chacun doit faire partie d’une catégorie prévue, qui est caractérisée par des réactions et des signes prédéterminés, et c’est par ceux-ci, et non par d’autres, que se définissent notre comportement et notre identité. Et il faut rester dans la catégorie qu’on a choisie, et dans ses lois, parce que, en cas de changement, nous nous trouverions face à des anathèmes d’« incohérence &raquo, de non-participation, d’asocialité présumée. C’est ainsi que l’idée d’être avant tout des personnes se perd et que notre spontanéité est réprimée, ou bien permise seulement dans des occasions prévues par le calendrier. Farce. Les obéissants sont à l’aise dans l’intrigue, et plus ils obéissent, plus ils progressent dans la hiérarchie du pouvoir et s’approchent des puissants (l’« esclave » cherche le pouvoir). Et ils les servent fidèlement dans leur projet d’élimination des « différences ». Dans la production courante – architecturale, musicale, d’art plastique, dans le design, etc., par exemple – la servilité est très évidente. l’architecte, l’artiste, le designer, le musicien, etc. depuis longtemps ont choisi, dans la plupart des cas, de ne pas représenter par leur travail leur condition réelle de personnes sui vivent une réalité circonscrite et leur témoignage par rapport à cette réalité. Ils ont préféré la planification et la réduction de leur propre expression, selon la logique du pouvoir ; ils ont choisi d’éliminer les signes qui les lient à leurs différents territoires et d’éloigner leur œuvre d’eux-mêmes. Dans l’architecture, le style international, né de motivations « sociales », est aujourd’hui un instrument subtil de répression et d’aliénation (n’importe quel pouvoir aime les expressions cérébrales, artificielles, abstraites, vagues ou classiques-rationnelles-planifiées). D’une réalité à l’autre, on transpose des bâtiments dépourvus de tout message architectural et dont les qualités spatiales favorisent d’une façon très efficace nos névroses. Sans parler des retours intellectuels-nostalgiques à des langages issus du passé récent déguisés en avant-garde. La musique est faite, dans la plupart des cas, et dans les différents pays, par de fidèles disciples de la technologie. ils produisent, par le biais de machines, ce que seules les machines savent faire (ridicule ! la machine est seulement un moyen, non un but).
Et la recherche est la réalisation de l’élimination maximale de l’humain. Les résultats sont monotones et sans émotions; il y a quelques temps, un journaliste, à la fin d’une interview avec un groupe de musicien qui voulait exclure leur propre personnalité de leur production, et qui exaltaient l’ordinateur, dit : « Merci de tout cœur ». Pourquoi pas la musique comme le reflet de leur condition d’homme ? Dans le domaine des arts plastiques, les marchands et les critiques marchands aident exclusivement les produits artistiques réductifs et planifiés, les produits qui ne font pas penser ou dont les messages sont de peu de secours – les messages qui sont évanescents, les petites idées, etc. L’art social abstrait, les modèles culturels à la mode sont parfaits, déracinés de leur propre réalité et transportés dans des lieux où ils perdent leur charge critique, car ils ont perdu le lien avec leur propre cause. Être abstraits, être vagues, être universels (dans le sens de « bons pour n’importe quoi »; être objet de consommation désirables, faciles à produire et en peu de temps.
Voilà la clef pour entrer dans l’ordre établi. Même chose pour les objets produits par l’industrie avec l’aide des designers : ils ne doivent surtout pas posséder de caractéristique d’origine ; même les matériaux ne doivent pas être identifiables. L’objet bien réussi doit être commun à toutes les cultures et en même temps à aucune. Avoir des racines n’est pas moderne ; être international et uniforme est un signe de progrès. Le but est de soumettre les gens à cette logique. Les signes sont un fac-similé.
Et, internationalement, ils chantent. Aujourd’hui, en revanche, être international c’est être provincial, dans le sens péjoratif du terme.
Voilà que nos physionomies, nos caractéristiques, nos identités de personnes aux nombreuses et différentes origines, cultures, religions, idéologies, modes de vie, us et coutumes, lentement ou rapidement, se perdent. Nous nous uniformisons sans que ceci nous protège encore contre la grande frustration qui nous saisit quand nous nous découvrons nous-mêmes comme des produits conformistes du pouvoir. (Sans compter que, elles, les expressions artistiques, devraient venir à notre secours dans nos angoisses, avec leur errant et miraculeux sens d’insécurité.) La planification, la normalisation, la « communication » en tant qu’expression de l’autorité économique, politique et culturelle, s’imposent avec leurs valeurs violentes à quiconque entre en contact avec elles, et leur présence est si forte, à chaque instant de la journée, qu’elles se transforment très souvent en répression. Et l’opinion personnelle de chacun est constamment modifiée et déviée au service de l’image dominante. Ma fille qui, il y a six mois, est entrée dans sa huitième année, souffrent déjà vaguement des conséquences de ces sombres machinations ; pourtant elle est encore sereine et, à part cela, elle va bien. Pour mon fils, plus jeune de trois ans, j’ai constaté que les nombreux déplacements n’ont eu bien heureusement aucune incidence sur lui. Je pense que ma mère vit suivant sa réalité. Quant à ma femme et moi, nous nous ressentons quelquefois des messages extérieurs artificiels ; mais les temps sont cléments.
Le reste est incertain.

In Affiche-Manifeste, J.D.C Gallery, Tokyo, janvier 1978
In Modo, n° 21, 1979, p. 56-57.

Image extraite de Gaetano Pesce, Cinq techniques pour le verre / L’expérience au CIRVA, Musées de Marseille – Réunion des musées nationaux, 1992.

Post-scriptum à « La différence est la vie »

« Le moindre de nos mouvements peut aboutir à une vision nouvelle, à une réflexion et une critique nouvelles, à une nouvelle idée qui se développe. »
Comme je l’ai dit précédemment, notre époque se caractérise par une réduction du contenu et de la méthode. Les règles rigoureuses de l’économie du travail et de la pensée sont conçues pour rationaliser au maximum toute activité humaine. Pendant la Renaissance, nous voyons apparaître le processus de standardisation du travail de l’architecture à partir du dessin.
Le XVIIIè siècle a contribué plus clairement encore à ce processus. Il en résulte que nous nous retrouvons aujourd’hui dans une idéologie architecturale qui est le fruit de toutes ces standardisations, à partir du XVIè siècle. Le pire, c’est qu’elle a entraîné une standardisation des idées et de la façon dont ces idées nous sont rendues visibles. En d’autres termes, dans les études architecturales, les protagonistes sont la règle et l’équerre, deux instruments qui, vu leurs possibilités limitées, nous contraignent à des résultats « appauvris » sur le plan expressif : des lignes droites, perpendiculaires, qui mènent de l’une à l’autre, avec de temps en temps un angle de quarante-cinq degrés en guise d’expérimentation. De toute façon, la surface est d’une importance capitale dans la façon dont l’architecture prend forme. Le résultat est un classicisme provoqué par la répétition des éléments de base de l’architecture, par le simple fait que cela est plus facile à exécuter – vu que le tout est orné de formes symétriques, puisque la symétrie est un bon véhicule pour la « sécurité ». Donc, les leçons de Gaudí, Steiner, Mendelssohn, Le Corbusier de Ronchamp, le Facteur Cheval, etc. sont, malgré nous, rejetées comme n’étant d’aucune importance. Car, comme je l’ai dit, l’ordre non spécifique, non méthodologique de leur œuvre n’a aucune importance. De même qu’est sans importance l’idée que nous pouvons, dans certains cas, voir le modèle précéder le dessin, car l’espace qui doit être représenté ne peut, par nature, être mis sur le papier sur lequel le projet doit être dessiné. Peu importait le fait que pendant les séminaires de Gaudí et de Steiner on ne consultait pas de dessins mais, dans la plupart des cas, des modèles réduits dont les matériaux étaient les plus divers, comme le bois, la craie, la cire, le métal. De nos jours, nous aurions probablement vu dans leurs ateliers la résine, la mousse et le caoutchouc. Et je suis sûr que leur étude des modèles a amplement contribué à favoriser les extraordinaires richesses expressives de leur œuvre.
il me semble inutile de rappeler, après la leçon que Picasso nous a donnée sur le mouvement, que nous avons compris qu’en nous déplaçant devant un dessin représentant un espace, la même physionomie nous regarde, jusqu’au moment où, nous plaçant de l’autre côté, nous nous rendons compte qu’il n’y a rien derrière. Si nous procédons de la même manière devant un modèle reproduisant une certaine qualité spatiale, le moindre de nos mouvements peut aboutir à une vision nouvelle, une réflexion et une critique nouvelle, une nouvelle idée qui se développe. Dans cette autre perspective, nous voyons, malgré nous, qu’une telle prise de conscience est très limitée ; et il est tragique pour l’architecture qu’une certaine partie de son avant-garde (tout au moins considérée telle par les critiques « de salon »), au lieu de s’engager dans des recherches pour trouver de nouveaux langages capables de se distancier de l’époque de l’espace « en conserve », se soit engagée dans la voie de la redécouverte et la proposition renouvelée de langages du passé récent, comme de parfaites nécrophilies dont les protagonistes principaux sont Pagano, Terragni, etc. Tant pis pour eux ! Dans la vie, il y a ceux qui dont l’amour et ceux qui se masturbent, gaspillant leur énergie dans la fumée et l’odeur du conservatisme intellectuel de salon, qu’ils se qualifient « de droite » ou de « de gauche » : c’est-à-dire des gens qui sont progressistes dans leurs paroles et réactionnaires dans leurs actes. J’en suis désolé pour les nombreux étudiants qui, souffrant de la même crise d’identité à laquelle la plupart d’entre nous sommes soumis aujourd’hui, ne sont pas en mesure de se défendre contre de telles modes. Je vous souhaite bonne chance pour votre travail, et bon courage.

In The student publication of the school of design, North Carolina State University Press, 1978.

In Gaetano Pesce, Cinq techniques pour le verre / L’expérience au CIRVA, Musées de Marseille – Réunion des musées nationaux, 1992.

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