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Adolf Loos, Ornement et crime, 1908.

Ornement et crime a été publié en français par Le Corbusier en 1920 dans la revue l’Esprit Nouveau avec l’introduction suivante :
« M. Loos est l’un des précurseurs de l’esprit nouveau.
En 1900, déjà, au moment où l’enthousiasme pour le modern style battait son plein, en cette période de décor à outrance, d’intrusion intempestive de l’Art dans tout, M. Loos, esprit clair et original, commençait ses protestations contre la futilité de telles tendances.
L’un des premiers à avoir pressenti la grandeur de l’industrie et ses apports dans l’esthétique, il avait commencé à proclamer certaines vérités qui paraissent encore aujourd’hui révolutionnaires ou paradoxales.
Dans ses œuvres, malheureusement très peu connues, il était l’annonciateur d’un style qui s’élabore seulement aujourd’hui.
Nous publions de lui, aujourd’hui, « Ornement et Crime » qui sera suivi de « l’Architecture moderne », deux articles imprimés déjà en France dans les « Cahiers d’aujourd’hui » en 1913 ; ceci, sur la demande expresse de M. Loos qui estime avoir fixé dans ces deux articles le plus clair de ses intentions : nous continuerons alors par la publication d’inédits de M. Loos. »

« On sait que l’embryon humain passe dans le sein de la mère par toutes les phases de l’évolution du règne animal. L’homme, à sa naissance, reçoit du monde extérieur les mêmes impressions qu’un petit chien. Son enfance résume les étapes de l’histoire humaine : à deux ans, il a les sens et l’intelligence d’un Papou ; à quatre ans, d’un ancien Germain. À six ans, il voit le monde par les yeux de Socrate, à huit ans par ceux de Voltaire. C’est à huit ans qu’il prend conscience du violet, la couleur que le XVIIIè siècle a découverte. Car avant cette date les violettes étaient bleues et la pourpre rouge. Et nos physiciens montrent aujourd’hui dans le spectre solaire des couleurs qui ont déjà un nom, mais dont la connaissance est réservée aux générations à venir. Le petit enfant et le Papou tue ses ennemis et les mange : il n’est pas un criminel. Mais un homme moderne qui tue son voisin et le mange ne peut être qu’un criminel ou un dégénéré. Le Papou tatoue sa peau, sa pirogue, sa pagaie, tout ce qui lui tombe sous la main. Il n’est pas un criminel. Un homme moderne qui se tatoue est un criminel ou un dégénéré. Dans beaucoup de prisons, la proportion de tatoués s’élève à quatre-vingts pour cent. Les tatoués qui vivent en liberté sont des criminels latents ou des aristocrates dégénérés. Il arrive que leur vie semble irréprochable jusqu’au bout. C’est qu’ils sont morts avant leur crime.
Le besoin qu’éprouve l’homme primitif de couvrir d’ornements son visage et tous les objets dont il se sert est l’origine même de l’art, le premier balbutiement de la peinture. C’est un besoin d’origine érotique, le même besoin d’où jaillissaient les symphonies d’un Beethoven. Le premier homme qui barbouilla un ornement sur la paroi de sa caverne éprouva la même jouissance que Beethoven composant la Neuvième. Mais si le principe de l’art reste identique, l’expression varie au cours des siècles, et l’homme de notre temps qui éprouve le besoin de barbouiller les murs est un criminel ou un dégénéré. Ce besoin est normal chez l’enfant, qui commence à satisfaire son instinct artistique en crayonnant des symboles érotiques. Chez l’homme moderne et adulte, c’est un symptôme pathologique. J’ai formulé et proclamé la loi suivante : À mesure que la culture se développe, l’ornement disparaît des objets usuels. Je croyais apporter à mes contemporains une joie nouvelle ; ils ne m’en ont pas remercié. Au contraire, ce message les a remplis de tristesse ; ils étaient accablés à l’idée de ne pouvoir “créer” un ornement nouveau. Le premier nègre venu, les hommes de tous peuples et de tous siècles avaient inventé des ornements, et nous seuls, les hommes du XIXè siècle, n’en étions point capables ! En effet, les maisons, les meubles, les objets unis que les hommes des siècles précédents ont construits ou fabriqués n’ont pas été jugés dignes de survivre : ils ont disparu. Nous ne possédons pas un établi de menuisier du temps des Carolingiens. Par contre, la moindre planche qui portait un ornement quelconque a été recueillie, nettoyée, soignée, et nous bâtissons des palais pour abriter cette moisissure ; et nous nous promettons entre les vitrines, et nous rougissons de notre impuissance.
“Chaque siècle, disait-on, a eu son style : serons-nous seuls à n’avoir pas de style ?” On parlait de style, et on entendait l’ornement. Alors j’ai commencé ma prédication. J’ai dit aux affligés : “Consolez-vous. ouvrez les yeux, et voyez. Ce qui fait justement la grandeur de notre temps, c’est qu’il n’est plus capable d’inventer une ornementation nouvelle. Nous avons vaincu l’ornement : nous avons appris à nous en passer. Voici venir un siècle neuf où va se réaliser la plus belle des promesses. Bientôt les rues des murs resplendiront comme des grands murs tout blancs. La cité du XXè siècle sera éblouissante et nue, comme Sion, la ville sainte, la Capitale du ciel.”
Mais j’avais compté sans les retardataires, les Amis du passé, qui tenaient à ce que l’humanité continuât à subir la tyrannie de l’ornement. Et pourtant l’ornement ne provoquait plus chez l’homme moderne aucun plaisir. Les européens de la fin du XIXè siècle étaient déjà assez cultivés pour qu’un visage tatoué ne leur inspirât que du dégoût. Ils achetaient des étuis à cigarettes en argent poli, et laissaient au marchand l’étui ciselé, même s’il coûtait le même prix. Ils aimaient leurs vêtements modernes, et laissaient aux singes de la foire les culottes en velours rouge à galon d’or.
C’est à ces hommes modernes, mes contemporains, que je disais : “Regardez la chambre où est mort Gœthe. Elle est plus belle dans sa simplicité que tout l’apparat de la Renaissance. Une armoire lisse est plus belle que toutes les sculptures et incrustations des musées. La langue de Gœthe est plus belle que le “beau langage” des Précieux, des Bergers de la Pegnitz*1.”
Mes bonnes intentions déplurent aux Amis du passé, et l’État dont la tâche consiste à retarder les peuples dans leur développement, se fit le défenseur de l’ornement menacé. C’était dans l’ordre : l’État n’a pas à charger ses fonctionnaires du soin de faire les révolutions. On exhiba donc au Musée des Arts décoratifs de Vienne un buffet qui s’appelait “Les Princesses enchantées” ! Il ne faut pas oublier que l’État autrichien prend sa tâche au sérieux plus que tous les autres. Il pousse le respect du passé jusqu’à empêcher la disparition des “chaussettes russes”*2 ; il oblige les jeunes gens modernes, pendant trois années de leur vie, à marcher les pieds enveloppés dans des bandes de toile ! Après tout, il a sans doute raison, étant admis le principe qu’un peuple retardataire est plus facile à gouverner.
Il nous faut donc nous résigner à ce que l’État subventionne et entretienne la maladie de l’ornement. L’État croit au progrès de l’ornement, et prétend se donner le mérite de créer une nouvelle source de joie en préparant une renaissance du “style ornemental”. Je passe ma vie à nier et à combattre ce dogme absurde. L’invention d’un ornement nouveau ne saurait procurer à l’homme cultivé aucune joie. Si je veux manger un pain d’épice, je choisis un rectangle bien propre, et non un morceau qui représente un cœur, un enfant nouveau-né ou un cavalier. L’homme du XVè siècle ne pourrait me comprendre. Mais tous les hommes modernes me comprendront. L’avocat de l’ornement se moque de mon goût pour la simplicité, et prétend que je suis un ascète. Mais non, mon cher professeur de l’École des Arts décoratifs. Je vous assure que je ne porte pas de cilice*, que je ne me prive de rien.
Je mange selon mon goût, et ce n’est pas ma faute si la cuisine pompeuse des siècles passés, les pièces montées, les architectures de paons, de faisans et de homards me coupent l’appétit. Je traverse avec horreur une exposition culinaire, en pensant qu’il y a des gens qui mangent tous ces cadavres empaillés. Moi, je mange du roastbeef.
Au surplus, je prendrai mon parti de toutes les tentatives qu’on fait pour rendre à l’ornement une vie artificielle, si l’esthétique seule était en jeu. Ces tentatives sont condamnées dès leur naissance : aucune force au monde, pas même celle de l’État, ne peut arrêter le développement de la culture humaine. C’est une question de temps. Ce qui m’enrage, ce n’est pas le dommage esthétique, c’est le dommage économique qui résulte de ce culte dérisoire du passé. On gâche, à fabriquer des ornements, des matériaux, de l’argent et des vies humaines. Voilà le mal véritable, voilà le crime en présence duquel on n’a pas le droit de se croiser les bras.
L’évolution de la culture ressemble à la marche d’une armée qui aurait une majorité de traînards. Il se peut que je vive en l’an 1913. Mais l’un de mes voisins vit en l’an 1900, et l’autre en l’an 1880. C’est un malheur pour l’Autriche que la culture de ses habitants s’étende sur une trop longue période. Le paysan des hautes vallées du Tyrol vit au XIIèsiècle et nous avons constaté avec horreur, en voyant défiler le cortège du Jubilé de l’Empereur, que nous avions encore en Autriche des tribus du IVè siècle. Heureux le pays qui n’a pas de traînards ni de maraudeurs ! Il n’y a guère que l’Amérique qui soit dans ce cas. Même dans nos grandes villes nous avons encore des attardés, des gens du XVIIIè siècle, qui poussent des cris devant les ombres violettes d’un tableau moderne, parce qu’ils n’ont pas encore appris à voir le violet ; des gens qui sourient de plaisir devant un faisan sculpté et décoré par un cuisinier-esthète ; des gens qui achètent des étuis à cigarettes ornés de motifs Renaissance. Quant aux paysans, ils sont en retard de plusieurs siècles, et beaucoup d’entre eux sont des païens qui auraient besoin d’être convertis au christianisme.
Je dis que ces traînards retardent non seulement l’évolution esthétique, mais encore l’évolution économique de l’humanité. En effet, lorsqu’on observe deux hommes qui vivent dans le même milieu, qui ont des revenus et des besoins égaux, mais qui appartiennent à des périodes de cultures différentes, on constate le phénomène suivant : l’homme du XXè siècle satisfait ses besoins avec un moindre capital, et peut faire des économies. Il aime les légumes cuits à l’eau et arrosés d’un peu de beurre. L’homme du XVIIIè siècle a besoin que les légumes mijotent avec toutes sortes d’ingrédients, sous la surveillance d’une cuisinière qui consacre des heures à préparer un seul plat. Le premier ne mange que sur des assiettes blanches, le second veut des assiettes décorées qui coûtent davantage. L’un fait des économies, et l’autre des dettes. Ce qui est vrai des individus l’est aussi des nations entières. Les peuples modernes s’enrichissent, les peuples arriérés s’appauvrissent. Les Anglais amassent des capitaux énormes, tandis qu’en Autriche nous tirons le diable par la queue.
Tel est le dommage que le goût de l’ornement fait supporter au consommateur ; mais le trouble qu’il apporte dans la production a des conséquences bien plus déplorables. Du fait que l’ornement n’est plus un produit naturel de notre culture, mais une survivance du passé ou un signe de dégénérescence, il résulte que le travail de l’ouvrier ornemaniste n’est plus payé à un taux normal. Les salaires des tourneurs et sculpteurs sur bois baissent continuellement, et les prix qu’on paye aux brodeuses et dentellières sont un scandale public. Ces besognes archaïques obligent leurs victimes à travailler vingt heures pour gagner le salaire correspondant aux huit heures de travail de l’ouvrier moderne. La suppression de l’ornement a pour conséquence le raccourcissement de la journée de travail, et l’augmentation des salaires. Le sculpteur chinois travaille seize heures, l’ouvrier américain huit heures. Si je paye un étui d’argent poli le même prix qu’un étui d’argent ciselé, la différence du temps de production est au bénéfice de l’ouvrier. Et si l’ornement disparaissait complètement du marché mondial, progrès qui se réalisera peut-être dans un millier d’années, la durée normale de la journée de travail tomberait pour cette seule raison de huit heures à quatre heures. Car, aujourd’hui encore, la moitié du travail total qui s’accomplit dans l’univers est consacrée à la production de l’ornement.
Ce travail de pure décoration a représenté, de tout temps, une dilapidation de la santé et de l’énergie humaine. De nos jours, il représente en outre une dilapidation de matières premières. Aucun avantage, aucun besoin ne justifie plus cette double destruction de richesse. L’ornement n’étant plus rattaché à notre culture par aucun lien organique, a cessé d’être un moyen d’expression de notre culture. L’ornement qu’on fabrique aujourd’hui n’est plus le produit vivant d’une société et d’une tradition ; c’est une plante sans racines, incapable de se développer et de se reproduire. Que sont devenus les ornements d’Otto Eckmann*4, que sont devenus ceux de Vandevelde ? L’inventeur d’ornements modernes n’est plus un artiste vigoureux et sain qui parle au nom de son peuple ; c’est un rêveur isolé, un attardé, un malade. Il renie lui-même tous les trois ans les produits débiles de son travail. Un homme cultivé rejette dès leur naissance ces végétations impossibles, ces fleurs du néant. La masse du public les rejette au bout de quelques années. Où sont aujourd’hui les “œuvres” de l’École de Nancy ? Qui pourra supporter dans dix ans les “œuvres” d’Olbrich ? L’ornement moderne n’a ni parents, ni descendance, ni passé, ni avenir. Les aveugles d’entre nos contemporains, ceux pour qui la grandeur de notre époque est un livre fermé de sept sceaux, ont salué avec des cris de joie “l’art nouveau” que maintenant ils abominent ; ils se préparent à admirer quelque nouvel “art nouveau” dont la faveur ne sera pas moins éphémère.
L’humanité, prise dans son ensemble, se porte aussi bien que jamais. Les malades sont en petit nombre. Mais cette minorité tyrannise l’ouvrier bien portant, qui ne peut plus inventer d’ornements, et l’oblige à exécuter en divers matériaux les ornements qu’elle invente. Elle oblige l’ouvrier à gâcher son temps et sa matière, à déprécier lui-même le produit de son travail.
Les objets manufacturés changent de forme selon une loi dont j’ai donné la formule suivante : la stabilité des formes est en raison directe de la qualité des matériaux. En d’autres termes, la forme d’un objet manufacturé est satisfaisante si elle nous est aussi longtemps supportable que l’objet peut nous servir. C’est ainsi qu’un complet passe de mode, c’est-à-dire change de forme plus vite qu’une pelisse de fourrure. Une toilette de bal, faire pour une nuit, change de forme plus souvent qu’une table-bureau. C’est un grand défaut, pour une table-bureau, de ne pas être plus longtemps supportable qu’une toilette de bal. Si le meuble nous déplaît plus vite qu’il ne s’use, nous avons, en l’achetant, perdu notre argent.
Les inventeurs d’ornements et les fabricants ne contestent pas cette loi ; ils prétendent en tirer parti. Ils disent qu’un client qui doit changer de meubles tous les dix ans est un excellent client. Un mauvais client, c’est celui qui n’achète de nouveaux meubles que lorsque les anciens sont usés. Ces modes dont on se dégoute si vite, cette rapide succession de “styles” éphémères sont avantageuses pour l’industrie et procurent du travail à des millions d’ouvriers. Ceci n’est pas un argument ordinaire : c’est le grand secret de la politique économique de l’Autriche. On apprend qu’un incendie a réduit dix maisons en cendres : Dieu soit loué, s’écrie-t-on, les ouvriers vont avoir du travail. Recette admirable ! qu’on mette le feu aux quatre coins de l’Empire, et nous allons tous nager dans l’or et le bien-être. Qu’on fabrique des meubles qui dans trois ans se vendront comme bois de chauffage ; qu’on fabrique de l’argenterie qui dans quatre ans devra retourner à la fonte, parce que le Mont-de-Piété n’en donnera pas même no la dixième partie du prix d’achat, mais du prix de revient. Qu’on fasse ainsi marcher le commerce, et nous deviendrons riches à étonner le monde.
En réalité, la persistance de l’ornement sur des objets que l’évolution de la culture a déjà délivrés de l’ornement ruine à la fois producteurs et consommateurs. Si tous les produits de notre industrie étaient d’une qualité esthétique correspondante à leur qualité de matière, le consommateur les paieraient au prix qu’ils vaudraient et en aurait pour son argent. Et ce prix, je le répète, permettrait à l’ouvrier de gagner davantage en travaillant moins. Entre une paire de bottines de quarante francs et une autre paire qui coûte dix francs, je choisis volontiers la première, et je sais qu’en dépensant davantage je fais une bonne affaire. Dans l’industrie de la cordonnerie, qui est soustraite aux caprices des inventeurs d’ornements, je ne paye que la qualité. Mais dans ce que l’on appelle “l’art industriel”, les mots “bon” et “mauvais” n’ont plus aucun sens. Les prix dépendent de la nouveauté des formes et non de la qualité des matériaux. Puisqu’un meuble solide ne saurait durer plus longtemps qu’un meuble de camelote, qui donc songerait à le payer quatre fois plus cher ?
La disparition du travail solide, l’emploi de matériaux peu durables devraient être la conséquence logique de la renaissance artificielle de l’ornement. Il est remarquable que les “créations” de l’art nouveau sont beaucoup moins intolérables lorsqu’elles sont exécutées dans une matière de peu de prix. Pour satisfaire mes goûts esthétiques, une robe de bal n’a pas besoin d’être taillée dans une étoffe résistante ni soigneusement cousue : je sais que, de toutes manières, elle ne sera portée qu’une nuit. Je supporte que la fantaisie des décorateurs s’exerce sur les bâtiments en papier mâché d’une exposition, qui peuvent être construits et démolis en quelques jours. Mais jouer aux ricochets avec des pièces d’or, allumer un cigare avec des billets de banque, pulvériser une perle et la boire, sont des actes inesthétiques.
Voilà pourquoi l’ornement moderne n’atteint le dernier degré de la laideur que lorsqu’il est exécuté dans une matière précieuse, et par les soins d’un bon ouvrier. Rien n’est plus odieux qu’une chose éphémère qui prétend durer ; imaginer un chapeau de femme qui serait inusable, une exposition universelle dont les pavillons seraient construits en marbre blanc.
L’homme moderne est encore dans notre société un isolé, une sentinelle avancée, un aristocrate. Il respecte les ornements qu’ont produits normalement les époques passées. Il respecte le goût des individus et des peuples qui n’ont pas encore atteint notre degré de culture. Mais, pour son compte, il n’a plus besoin d’ornements, et il sait qu’un homme de notre siècle ne peut plus en inventer qui soit viables. Il comprend parfaitement l’état d’esprit du Cafre*5 qui dissimule dans la trame d’une étoffe des ornements invisibles, l’état d’esprit de l’ouvrier persan qui noue son tapis, de la paysanne slovaque qui s’use les yeux sur une dentelle compliquée, de la vieille dame qui tricote de risibles poèmes avec des perles de verre et de la soie multicolore. Il les laisse tous satisfaire comme ils peuvent le besoin d’art qui est en eux. Il ne leur gâte pas leur plaisir, il ne leur crie pas la laideur de ce qu’ils admirent, pas plus qu’il n’arrache de son crucifix une vieille femme qui prie.
Les souliers que je porte sont couverts d’ornements, criblés de crénelages et de petits trous qui ne représentent pour le cordonnier qu’une perte de temps sans augmentation de salaire. Mais le plaisir du cordonnier consiste précisément à exécuter ces puérils dessins. Si je lui offre quarante francs pour une paire de bottines, alors qu’il ne m’en demande que trente, voilà mon homme tout heureux ; il a trouvé un client qui le comprend, qui sait apprécier son travail et ne doute pas de son honnêteté. Il confie aussitôt son meilleur cuir à son meilleur ouvrier et, quand les bottines sont finies, il les décore d’autant de trous et de crénelages qu’elles peuvent en contenir. Je me garde donc d’exiger qu’il me livre des bottines unies. En raccourcissant sa besogne, je lui volerai toute sa joie.
Je supporte les tatouages des Cafres, les ornements des Persans, des paysannes slovaques, les dessins de mon cordonnier. Ils n’ont, les uns et les autres, que l’ornement pour embellir et exalter leur vie. Nous, les aristocrates, nous avons notre art moderne, l’art qui a remplacé l’ornement. Nous avons Rodin et Beethoven. Si mon cordonnier n’est pas encore capable de les comprendre, il est à plaindre : mais pourquoi lui enlèverai-je sa religion, n’ayant rien à lui offrir en échange ? Mon cordonnier a des goûts honnêtes et respectables. Mais l’architecte qui revient d’entendre Beethoven et qui s’assied à sa table pour dessiner un tapis “art nouveau” ne peut être qu’un escroc ou un dégénéré. La mort de l’ornement a puissamment aidé au développement de tous les arts. Les symphonies de Beethoven ne pouvaient être écrites par un homme habillé de satin, de velours et de dentelle. Et si nous voyons aujourd’hui dans la rue un homme qui porte un feutre à la Rubens et des habits de velours nous ne pensons pas que ce soit un artiste, mais un pitre ou un rapin. Aux époques de faible individualisme, nos ancêtres exprimaient leur originalité dans leur vêtement. Nous sommes devenus plus délicats. Nous n’étalons plus notre personnalité ; nous la dissimulons sous le masque commun du vêtement moderne. L’homme d’aujourd’hui emploie ou rejette , selon son bon plaisir, les ornements des cultures anciennes ou exotiques. Il n’en n’invente pas de nouveaux. Il réserve et concentre sa faculté d’invention pour d’autres objets.&,nbsp;»

*1. Les Bergers de la Pegnitz, du nom d’une rivière qui traverse la ville de Nuremberg est un curieux groupe littéraire fondé en 1660. Ils se réunissent au bord de l’eau dans des cabanes dans une nature sauvage et harmonieuse. Ils veulent être les derniers représentants de la poésie précieuse de l’âge baroque qui craignent de voir les mœurs brutales s’imposer au pays, auxquelles ils opposent les armes de leur madrigaux, de leurs sonnets galants et de leurs énigmes amoureuses. [source : Jean-Paul Clébert, les Hauts-Lieux de la littérature en Europe.]

*2. Une chaussette russe, ou Portianki, est un carré de tissu généralement en coton blanc, utilisé pour envelopper le pied des soldats.

*3. Le cilice est une tunique ou une ceinture de crin ou d’étoffe rude, éventuellement garnie de clous ou de pointes métalliques, portée sur la chair dans le but de mortification ou de pénitence.

*4. Otto Eckmann (1865-1902) était un peintre, illustrateur et typographe allemand lié au Jugendstil (Art nouveau allemand).

*5. Le terme cafre ou caffre désigne les Noirs de la Cafrerie, au sud de l’Afrique. Il est assimilable au mot nègre.

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