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Ettore Sottsass, Céramiques des Ténèbres, 1963.

« J’avais pensé à ces céramiques l’année dernière, quand j’étais malade, et que je disais presque adieu pour toujours à ma famille, à mes connaissances et à tous mes amis, même si je n’y accordais pas beaucoup d’importance, étant de nature optimiste.
Mais malgré mon optimisme, l’année dernière a été une année sombre : tout le monde pleurait et parlait à mi-voix, dans le couloir de l’hôpital, de la façon dont j’allais mourir. La peur avait fait grossir Nanda de dix kilos et elle absorbait d’inutiles pilules anti-allergiques. Elle était toujours pâle avec les yeux exorbités. Voilà pourquoi ces céramiques s’appellent céramiques des ténèbres.
J’y pensais la nuit, quand je ne pouvais pas dormir, à cause des médicaments. Voilà pourquoi elles s’appellent céramiques des ténèbres. Parce qu’il faisait nuit, avec la porte ouverte sur le couloir de l’hôpital et dans la lumière violette, la peur de tous était tangible et tous étaient effrayés du destin qui les avait poussés vers la rive violette de l’hôpital. Nous étions une population de pauvres misérables, silencieux, muets, rendus muets. Nous étions traités assez mal et cela fait partie des ténèbres.
Les autres ténèbres sont celles où l’on voit tout en noir. Je ne sais pas ce que l’on voit quand on est mort, mais je pense que l’on voit tout en noir, pour toujours. C’est pourquoi la plupart des céramiques des ténèbres sont noires. Jusque là, il s’agit du noir de la couleur des ténèbres, le noir dont on pourrait parler longtemps. Qui a jamais parlé du noir ? Des cheveux de la Mexicaine, de ce noir brillant, parfumé au gardénia, des peignes, des rubans, du lit trempé de sueur de la Mexicaine ? Qui a jamais parlé de tous ces noirs éparpillés comme la bénédiction, comme l’encens, comme les nuages, éparpillés sur la banlieue, sur les maisons, sur les hommes, sur les femmes, sur les enfants, sur les mains et les ongles des mineurs de charbon ? Éparpillés aussi sur les cathédrales gothiques. Qui a jamais parlé du noir des coups de pinceau japonais ? Du noir de Bond Street. Du noir de la Bentley cirée, derrière les glaces de la vitrine ? Du noir des bas sales des prêtres ? Du noir de la peste des gondoles ? Le noir est ainsi seulement une partie des ténèbres.
Il existe cependant d’autres ténèbres. Celles de l’angoisse, avec des yeux blancs fixes, qui vous contraignent à suivre votre destin maudit, ces yeux qui vous hypnotisent, cruels et pédants, qu’on ne connaît pas. Ce genre de ténèbres est rouge orangé, un lac qui déborde de rouge orangé. En Inde, ils ont pris au sérieux ces yeux blancs, ils les ont rendus vrais et peints de céramique. Il surgissent partout de la chaleur suffocante, comme des petits champignons vénéneux, comme les premières croûtes de la lèpre, comme le premier signe de la peste ; ils poussent de la terre, des murs, des guirlandes pourries sous lesquelles ils sont ensevelis, ces yeux maudits, submergés par les fleurs qui sont le signe tangible des prières, des conjurations, des invocations de pitié et de miséricorde. Mais il y a aussi d’autres ténèbres : les ténèbres du temps où les lunes roulent comme de sourdes cloches de plomb muettes, d’argent brillant comme l’acier inoxydable qui ne rouille jamais…
Plus je pense aux ténèbres, moins je sais comment elles sont et il devient toujours plus difficile de les définir. Descend-on dans les ténèbres à travers la lumière violette du couloir de l’hôpital ? Ou passe-t-on à travers des barrières brûlantes ? Y parvient-on blessé par des balles de mitrailleuse, comme mon ami Alberto Ruga, lieutenant commandant d’une compagnie, qui essayait de rentrer chez lui à pied du Montenegro, complètement désarmé ? Ou comme mon ami Arnaldo Trezzi, caporal-chef fourrier d’Intra, lui aussi couvert de balles ? Ou comme mon ami Valdacchino qui, le cœur malade, a réussi à trouver l’hôpital des Molinette, invisible ce soir là dans le brouillard d’automne sur le Pô ? Ou y arrive-t-on projetés comme des cailloux contre un mur, Mario ? Papa, les ténèbres sont-elles noires ou blanches ?
Peut-être sont-elles blanc de craie. Parce qu’au fond, il n’est pas dit que les ténèbres soient noires. Il n’est pas dit non plus qu’elles soient orange. Que les ténèbres soient noires est une idée rhétorique fabriquée en Occident et peut-être qu’au contraire, elles sont blanches comme le veut l’idée rhétorique en Orient. Elles peuvent être blanche comme cette baleine, comme les murs de Lima, comme les os, comme le calme blanc des mers, comme les graviers morts des monts silencieux, comme les draps qui recouvrent les cadavres, comme les fleurs des civières sur le Gange. Moi, je ne sais pas comment sont les ténèbres.
Ou peut-être suis-je comme ce jeune homme qui mangeait au Grand Hôtel et parlait de l’envie à une jeune fille – présomptueux, insolent, ennuyeux et idiot, comme tous les architectes de gauche, ignorant, mal élevé, comme les journalistes qui savent tout ? Il parlait de l’envie et le serveur lui disait d’un ton agressif : “Encore des anchois ?”. Ou les ténèbres sont-elles les espaces et les sons qui font désespérer Beckett ?
Ou est-ce la campagne électorale ? Avec les photos de ces pauvres visages affreux, misérables, le bon sourire affiché pour l’occasion, avec un livre en main pour l’occasion, mangeurs de spaghetti, de zampone et de moutarde de Crémone, gardiens d’esclaves ? Je ne le sais pas non plus.
Les ténèbres sont une grande histoire : si l’on y pense, on ne le sait pas. Alors commence une fatigue grise, dominicale, avec la pluie et le rideau du bar-tabac fermé, tandis que la classe dirigeante joue du sprint sur les autoroutes.
Si l’on y pense, commence alors une fatigue sans fin. Comme les nuits à l’hôpital, avec la chaleur humide des trachées et des œsophages et les odeurs de sang, d’acide gastrique et d’urine.
De toute façon, ceci sont les céramiques des ténèbres.
Et elles sont dédiées à Fernanda et à tous ceux qui ont horreur des ténèbres, qui ont horreur de la politique, de la violence, de l’hypocrisie, de la médiocrité, des volte-face, des arrivistes, des idiots, des merdeux, des misérables, des esclaves, des professeurs – la mort.
De toute façon, celles que je voulais faire étaient des céramiques des ténèbres et naturellement j’ai échoué.
Naturellement j’ai échoué, mais c’est entièrement de ma faute. Elles ne sont pas des ténèbres ni des céramiques. Car les ténèbres sont éternelles et les céramiques aussi. Depuis cinq, six mille ans, depuis extrêmement longtemps, les céramiques existent : douces comme le pain et même plus vieilles que le pain. Elles sont plus vieilles que la Bible et Jésus-Christ, plus vieilles que toutes les poésies qui ont été écrites, plus vieilles que les chèvres et les chats, plus vieilles que toutes les maisons, plus vieilles que tous les métaux. Les céramiques sont vieilles comme les dents de mammouth, les côtes des ours, la corne des rennes. Elles sont le papier sur lequel l’idée des ténèbres a été gravé pour la première fois, en faisant, aves les mains, des formes totalement inventées, encore plus inventées que celles des paniers, qui sont encore plus vieilles que les céramiques, pauvres vieux paniers disparus, moisis dans la terre noire des toundras. Des formes totalement différentes de celles des paniers ont été inventées pour les céramiques. Des rayures, des signes, des figures ont été complètement inventés, de même que la géométrie qui est totalement inventée, de même que la symétrie et l’ordre, qui est totalement inventé, à opposer aux ténèbres etc., etc… L’idée de l’accord entre les signes et les formes a été complètement inventée elle aussi, et ensuite des ordres toujours nouveaux ont été inventés, à opposer aux ténèbres, et les ordres, ou plutôt l’idée de l’ordre, est toujours une idée mélancolique parce que c’est comme se mettre à mener une bataille perdue, car les ténèbres gagnent toujours. Et puis pourquoi l’ordre ?
De toute façon, l’idée des ténèbres a été déposé dans ces céramiques de cinq ou six ou dix mille ans, et maintenant ces vieilles ténèbres et ces vieilles céramiques viennent au jour, de dessous les sables pierreux de tous les déserts, des tombes des villages et des villes d’autrefois, de Jarmo, de Hassouna, de Sàmàrrà, de Halaf, de Suse, de Ourouk, des collines de la mort de la vallée du Tigre et de l’Indus, de Habur et du Balikh, de toutes ces vallées lointaines du Sud ou du Nord. Des rayures, des signes, de la géométrie et des figures surgissent. De grands oiseaux griffus surgissent, dessinés sur les céramiques, au bec long, aux grandes ailes, aux longues pattes, de grands oiseaux bruyants, qui – je le sais fort bien – peuplaient les nuits bleues des campagnes d’autrefois, les chambres nocturnes des jeunes filles d’autrefois, les peurs d’autrefois, celles que Enkidu racontait à Gilgamesh : “Le palais de Irkalla, reine des ténèbres, le palais où l’on entre, mais d’où l’on ne sort pas – sur la route sans retour”.
“Là est la maison où les gens siègent dans les ténèbres ; la poussière est leur pain, l’argile leur viande. Ils sont vêtus comme des oiseaux avec des ailes pour se couvrir et ne voient pas la lumière ; ils siègent dans les ténèbres”.
Légués à la terre cuite, ces grands oiseaux surgissent maintenant de sous la terre : les grands oiseaux bruyants qui étaient la peur des nuits d’autrefois, ces nuits silencieuses, pleines d’étoiles et de parfums qui arrivaient de Dieu sait où. Était-ce des buissons de jasmin, des citronniers, des champs de houblon, des palmiers près du fleuve ?
Mais ensuite, quand cette aube est-elle apparue ? Cette aube spéciale, cette aube d’or spéciale dans laquelle, à l’improviste, venus de la plaine du Nord, les montagnards se précipitèrent comme un mur gammé pour réduire les champs du matin à un silence de cendre ?
Et combien, combien furent-elles les aubes d’or où les montagnards du Nord descendirent tuer ?
Et où sont aujourd’hui ces montagnards du Nord, de l’Est et de l’Ouest ? Et quand arriveront-ils ? Ces choses deviennent de plus en plus compliquées. Les grands oiseaux des céramiques ne répondent pas clairement, ils menacent seulement de l’arrivée subite des ténèbres.
Moi j’ai échoué, mais c’était la menace et l’idée des ténèbres que je voulais transmettre aux céramiques. Que je sois pardonné de ma présomption, c’est entièrement de ma faute, si je n’ai pas réussi, non de celle des céramiques.
Ce n’est pas que l’idée soit trop grande pour les céramiques, ni les céramiques trop fragiles pour la supporter. Les céramiques supportent tout. La vieille terre cuite, sèche et douce, supporte tout, supporte les cultures, comme disent les ethnologues, les sociétés, les gens, les peuples, les royaumes, les sultanats, et même les empires : même les empires des Incas et des Mayas, aussi ceux des Arabes, les empires mongols, aussi les histoires de la Grèce, les empires de la Chine. Les empires bleus de la Chine reposent bien sur les épaules de la céramique, de cette céramique “bleue comme le ciel après la pluie, quand l’on voit à travers les déchirures des nuages”, cette céramique que l’on ne connaît pas puisqu’elle a disparu. Ils en ont trop peu fait, seulement durant ces quelques années de la Cinquième Dynastie, il y a mille ans. Elle s’appelait Ch’ai et les poètes, dans leur poésie, l’ont évoquée.
Ainsi, au milieu de tous les siècles qui ont existé et qui sont passés sur les déserts et sur les fleuves, sur les lacs et sur les empires, sur les armées cruelles des Huns de la Sibérie et des Tartares du lac Baïkal et des Mongols de Gengis Khan et sur toutes ces histoires de sons et d’armes, de caravanes, de paysans et de prêtres, et ces histoires et ces histoires, quelque morceau de céramique – qui ensuite a disparu – a laissé un signe bleu éternel, un bleu “comme le ciel après la pluie, quand l’on voit à travers les déchirures des nuages”. Et les généraux, les colonels, les sergents, les massacreurs, les hommes forts ? Où sont les hommes forts ?
Rien. Ils s’en foutent du bleu particulier d’un morceau de céramique.
Les empires peuvent aussi se raconter à travers la couleur de la céramique. Les empires ont aussi la couleur de la céramique et si, ensuite, les professeurs racontent les batailles, dressent la liste des dynasties parce qu’ils ne savent mêmes pas les noms des empereurs, allez lire sur les céramiques où il y a tout. Il y a toute la vérité. On ouvre les pièces où les hommes vivent, où ils mangent, où ils regardent leurs femmes et se disputent, où ils les caressent, où ils sont fatigués, où ils se lèvent le matin de bonne humeur et ont envie de respirer l’air et ces choses vraies. Regardez les céramiques : il y a tout, comme dans les poésies et les chansons. Il y a tout et cela suffit. Il y a les hommes sans uniformes et sans armes, assis à bavarder avec les jeunes filles, à boire du café, à manger des fruits, à regarder les fleurs, à soigner les poissons et même à tenir un objet précieux dans leurs mains – au temps du printemps et au temps de l’automne, avec la conscience rare que c’est le printemps ou que c’est l’automne. Ou encore, que c’est le temps des cadeaux et Saladin, sultan d’Égypte, envoie quarante pièces de céramique d’une couleur gris vert particulière à Nùr al-din, sultan de Damas, et maintenant ce vers s’appelle céladon et en chinois Yüch, et ses couleurs allaient du gris au vert olive jusqu’au vert jade…
Parce qu’ils s’offraient des céramiques. Vous vous imaginez le sultan des États-Unis d’Amérique qui offre quarante céramiques au sultan de toutes les Russies Bolchéviques ?
Ces sultans d’aujourd’hui ne croient plus aux céramiques. Encore moins se soucient-ils d’un gris qui devient vers puis vers olive pour devenir un vert jade. Ils n’y croient plus. Ils croient aux bombes atomiques.
Et les ténèbres s’élargissent encore.
Les ténèbres se répandent partout comme une ombre livide, mais je ne peux rien faire. Ou bien peu. Seulement des céramiques. Je pourrais aussi écrire dessous “celui qui les casse est un con” et espérer que le sultan des États-Unis d’Amérique et le sultan de toutes les Russies Bolchéviques, quand ils les briseront avec leurs bombes atomiques, en prendront connaissance. Je ne peux rien faire de plus. »

Extrait du livre de Milco Carboni, Ettore Sottsass Jr. 60′ 70′ paru aux Éditions HYX en 2006.

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