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Design Q&A

En 1969, se déroule au Musée des Arts Décoratifs de Paris une exposition organisée par le Centre de Création Industrielle (qui vient juste d’être fondé) intitulée « Qu’est-ce que le design ? ». Yvonne Amic*1, alors conservatrice au musée, pose à cette occasion une série de questions sur le design à Charles Eames, Roger Tallon, Joe Colombo, Verner Panton et Fritz Eichler.
La retranscription de ces questionnaires se trouve dans le catalogue de l’exposition, introuvable, comme il se doit.

Affiche de l’exposition. Design : Jean Widmer*2.

Les questions et les réponses sont intéressantes pour leur valeur historique mais nous saisissent surtout par leur actualité.
Mais peut-être que cette actualité n’est qu’une fausse impression, induite par l’autorité de Eames ?
Comment de jeunes designers y répondraient aujourd’hui ?
Est-ce que ces réponses creuseraient un écart, entre le sens que l’on donne au design en 1969 et celui qu’il a aujourd’hui ?

En 1972, l’agence Eames, avec le soutien de Herman Miller, réalise Design Q&A, un court métrage qui reprend ces questions.

Quelle est votre définition du « design », Monsieur Eames ?
On pourrait définir le Design comme une activité consistant à arranger des éléments dans un objectif spécifique.

Le design est-il une expression de l’art ?
Je dirais plutôt que c’est l’expression d’un dessein. S’il est assez bon, il pourrait par la suite être considéré comme de l’art.

Le design est-il un métier qui répond à des buts industriels ?
Non, mais le design peut être une solution à des problèmes industriels.

Quelles sont les limites du design ?
Quels sont les limites d’un problème ?

Le design est-il une discipline qui ne s’intéresse qu’à une seule partie de l’environnemment ?
Non.

Est-ce que c’est une méthode d’expression générale ?
Non. C’est une méthode d’action.

Le design est-il la création d’un seul individu ?
Non, parce que pour être réaliste, on doit toujours reconnaître l’influence de ceux qui nous ont précédés.

Le design est-il une création collective ?
Très souvent.

Y a-t-il un design éthique ?
Il y a toujours des contraintes au design, et cela implique souvent une éthique.

Le design implique-t-il l’idée que les produits sont nécessairement utiles ?
Oui, même quand cette utilité est très subtile.

Peut-il participer à la création de d’objets seulement réservés au plaisir ?
Qui dirait que le plaisir n’était pas utile ?

La forme provient-t-elle nécessairement de l’analyse de la fonction ?
Le grand risque dans ce cas est que cette analyse soit incomplète.

Un ordinateur peut-il se substituer au Designer ?
Probablement, dans certains cas particuliers, mais généralement, l’ordinateur est plutôt une aide pour le Designer.

Le design implique-t-il une fabrication industrielle ?
Pas forcément.

Le design peut-il servir à modifier un vieil objet grâce à des techniques nouvelles ?
C’est un des problème habituels du design.

Le design sert-il à rendre un modèle existant plus attrayant ?
Nous ne devrions pas penser au design de cette manière.

Le esign est-il un élément de la politique industrielle ?
Si les contraintes du design impliquent une éthique, et si les politiques industrielles comportent des principes éthiques, alors oui – le design est un élément de la politique industrielle.

Le design accepte-t-il les contraintes ?
Le design repose largement sur les contraintes.

Quelles contraintes ?
La somme de toutes les contraintes. C’est là une des clés essentielles dans la résolution d’un problème de design : la capacité du designer à identifier le maximum de contraintes possibles ; sa détermination et son enthousiasme à travailler avec ces contraintes. Des contraintes de prix, de taille, de solidité, d’équilibre, de surface, de temps, et ainsi de suite. Chaque problème a sa liste spécifique.

Le design obéit-il à des lois ?
Les contraintes ne suffisent-elles pas ?

Y a-t-il des tendances et des écoles en design ?
Oui, mais elles traduisent davantage les limites humaines que des idéaux.

Le design est-il éphémère ?
Certains besoins sont éphémères. La plupart des projets de design sont éphémères.

Le design doit-il tendre vers l’éphémère ou vers le permanent ?
Les besoins et les projets de design qui ont des qualités universelles tendent vers une relative permanence.

Comment vous définiriez-vous par rapport à un décorateur ? un architecte d’intérieur ? un styliste ?
Je ne le ferais pas.

À qui le design s’adresse-t-il ? au plus grand nombre ? aux spécialistes ou aux amateurs éclairés ? à une classe sociale privilégiée ?
Le design s’adresse aux besoins.

Après avoir répondu à ces questions, pensez-vous avoir pu exercer le métier de designer dans des conditions satisfaisantes, voire optimales ?
Oui.

Avez-vous été forcé de faire des compromis ?
Je ne me souviens pas avoir été forcé à faire des compromis, mais j’ai accepté les contraintes avec enthousiasme.

Quelle est, selon vous, la première condition pour exercer le design et pour son développement ?
L’identification d’un besoin.

Quel est l’avenir du design ?

*1. Yolande Amic est souvent désignée sous le nom de “Mme Amic” dans les références trouvées sur internet. Elle est appelée, mais seulement dans les références en anglais, Mme L’amic, ce que je ne m’explique pour l’instant que par la reproduction d’une erreur à l’origine commise par un journaliste (ou un attaché de presse, ou une secrétaire, ou un stagiaire) distrait.
Yvonne Amic a été conservatrice du Musée des Arts Décoratifs de Paris et est à l’origine, avec François Mathey et François Barré*3, de la création en 1969 du Centre de la Création Industrielle (CCI).
Je crois pouvoir déduire d’une rapide enquête sur Internet, que malgré l’écriture d’ouvrages qui sentent bon la tradition (L’Opaline française au XIXè siècle, Le surréalisme de 1922 à 1942, les chefs-d’oeuvre des grands ébénistes 1790-1850), elle avait une approche du design très ouverte et novatrice.

*2. Jean Widmer est un graphiste suisse né en 1929.
Formé auprès de Johannes Itten, il est sans doute influencé par la théorie des couleurs de ce dernier. De façon très grossière, disons qu’il s’en échappe une prédilection pour les couleurs vives ainsi que des logiques d’opposition et de contrastes.
Il est responsable de l’identité visuelle du CCI depuis sa création en 1969.
Je vous renvoie à un texte que François Barré a écrit sur son travail, Le réel ou la couleur du citron

*3. François Barré.
Regarder : Au-delà d’un portrait : François Barré, le design, un reportage de Jean-Claude Sire.

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