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Jean Baudrillard, « Les valeurs d’ambiance : la couleur », 1968

Extrait de Jean Baudrillard, Le système des objets, Tel, Gallimard, 2009 (1968), p.42-52.

« La couleur traditionnelle.

Traditionnellement, la couleur est chargée d’allusions psychologiques et morales. (…)
La tradition soumet la couleur à la signification intérieure et à la clôture des lignes. (…)
Ce stade traditionnel est celui de la couleur niée comme telle, refusée comme valeur pleine. L’intérieur bourgeois la réduit le plus souvent d’ailleurs à la discrétion des “teintes” et des “nuances”. Gris, mauve, grenat, beige, (…) : il y a là un refus moral de la couleur comme de l’espace. De la couleur surtout : trop spectaculaire, elle est une menace pour l’intériorité. Le monde des couleurs s’oppose à celui des valeurs, et le “chic” est toujours bien l’effacement des apparences au profit de l’être* : noir, blanc, gris, degré zéro de la couleur – (…).

La couleur “naturelle”.

Fortement culpabilisée, la couleur ne fêtera sa libération que plus tard : les automobiles et les machines à écrire mettront des générations à cesser d’être noires, les réfrigérateurs et les lavabos plus longtemps encore à cesser d’être blancs. C’est la peinture qui libèrera la couleur, mais il faudra longtemps pour que l’effet en soit sensible dans le quotidien (…) : cette libération apparaît bien liée à la rupture d’un ordre global. Elle est d’ailleurs contemporaine de la libération de l’objet fonctionnel (…). Mais elle ne va pas sans problèmes : parce que la couleur s’affiche comme telle, elle est vite perçue comme agressive : les modèles la répudient et reviennent volontiers à l’intériorité des teintes discrètes, dans le vêtement et l’ameublement. Il y a comme une obscénité de la couleur que la modernité, après l’avoir exaltée au même titre que l’éclatement des formes, semble appréhender au même titre que la fonctionnalité pure. (…). Par contre, au niveau de la série, la couleur vive est toujours vécue comme un signe d’émancipation : en fait, elle compense souvent le défaut de qualités plus fondamentales (le manque d’espace en particulier). La discrimination est nette : liées au domaine primaire, aux objets fonctionnels et aux matières de synthèse, les couleurs vives, “vulgaires” prédomineront dans les intérieurs de série. Elles participent ainsi de la même ambiguïté que l’objet fonctionnel : après avoir représenté quelque chose comme une libération, l’un et l’autre deviennent des signes-pièges, des alibis où est donnée à voir une liberté qui n’est pas donnée à vivre.
D’ailleurs – c’est là leur paradoxe – ces couleurs franches, “naturelles”, ne le sont pas : elles ne sont qu’un rappel impossible de l’état de nature, d’où leur agressivité, leur naïveté – d’où, très vite, leur refuge dans un ordre qui, pour n’être plus l’ordre moral traditionnel du refus de la couleur, n’en est pas moins un ordre puritain de compromis avec la nature : l’ordre du pastel. Le règne du pastel. Vêtements, voitures, salles d’eau, appareils électro-ménagers, matières plastiques, nulle part, à vrai dire, ce n’est la couleur “franche” qui règne, telle que l’avait libérée la peinture comme une force vive, c’est la couleur pastellisée, qui veut être une couleur vivre, mais n’en est plus que le signe moralisé.
Cependant, les deux compromis : la fuite dans le noir et blanc, et la fuite dans le pastel, s’ils expriment au fond le même désavœu de la couleur pure comme expression directe de la pulsion, ne le font pas selon le même système. Le premier se systématise en un paradigme noir/blanc d’ordre nettement moral et anti-naturel, l’autre se systématise en un registre plus large fondé non plus sur l’anti-nature, mais sur la naturalité. Les deux systèmes n’ont pas non plus la même fonction. Le noir (le gris) a encore aujourd’hui valeur de distinction, de culture, opposée à toute la gamme des couleurs vulgaires. Le blanc, lui, domine encore largement dans le secteur “organique”. Salle de bains, cuisine, draps, linge, ce qui est dans le prolongement immédiat du corps est voué depuis des générations au blanc, cette couleur chirurgicale, virginale, qui opère le corps de son intimité dangereuse à lui-même et efface les pulsions. (…) De toute façon, les cuisines fussent-elles bleues ou jaunes, les salles de bains roses (ou noires : le noir “snob” en réaction au blanc “moral”), nous pouvons nous demander à quelle nature ces couleurs font allusion. Lors même qu’elles ne virent pas au pastel, elles connotent une certaine nature qui a son histoire, et qui est celle des loisirs et des vacances.
Ce n’est pas la nature “vraie” qui vient transfigurer l’ambiance quotidienne, ce sont les vacances, ce simulacre naturel, cet envers de la quotidienneté qui vit non pas de la nature, mais de l’Idée de Nature, (…). C’est d’ailleurs dans l’ersatz d’environnement naturel qui est celui des vacances (caravane, tente, accessoires), vécu comme modèle et champ de liberté, que s’est affirmée d’abord la tendance à la couleur vive, à la plasticité, à la practicité éphémère des appareils, etc. Ayant commencé par transplanter son chez soi dans la Nature, on finit par implanter chez-soi les valeurs de loisir et l’idée de nature.

La couleur “fonctionnelle”.

(…) Cependant, l’abstraction même de ces couleurs “libres” fait qu’elles sont enfin libres pour le jeu : c’est vers ce troisième stade qu’on voit aujourd’hui s’orienter la couleur au niveau des modèles, – stade qui est celui de la couleur comme valeur d’ambiance. (…)
En fait, nous n’avons plus alors exactement affaire à des couleurs, mais à des valeurs plus abstraites : le ton, la tonalité. Combinaison, assortiment, contrastes de tonalités constituent le vrai problème de l’ambiance en matière de couleur. (…) De la même façon que les meubles par éléments perdent leur fonction spécifique pour ne plus valoir à la limite que par leur position mobile, ainsi les couleurs perdent leur valeur singulière et deviennent obligatoirement relatives les unes aux autres, et à l’ensemble : ce qu’on entend en disant qu’elles sont “fonctionnelles”.
(…)

Le chaud et le froid

L'”ambiance” repose en matière de couleurs sur l’équilibre calculé des tons chauds et des tons froids. Opposition significative fondamentale. Elle contribue, avec quelques autres : éléments/sièges, rangement/ambiance, à donner au système discursif de l’ameublement une grande cohérence, et à en faire par là une catégorie directrice du système global des objets. (…) Pour en revenir à la chaleur des tons chauds, ce n’est certes plus une chaleur de confiance, d’intimité, d’affection, chaleur organique émanée des couleurs et des substances. Cette chaleur-là avait sa densité propre et ne requérait pas de tons froids pour s’y opposer significativement. Au lieu qu’aujourd’hui il faut des tons chauds et des tons froids pour jouer dans chaque ensemble en interférence avec la structure et la forme. (…) La chaleur “fonctionnelle” ne se dégage plus d’une substance chaleureuse, ni de la proximité harmonieuse de certains objets, elle naît de l’alternance systématique, de la synchronie abstraite du continuel “chaud-et-froid”, le “chaleureux” y est sans cesse différé. C’est une chaleur signifiée, et qui par là même ne se réalise jamais. Ce qui caractérise cette chaleur, c’est l’absence de tout foyer. »

* Les couleurs “voyantes” vous regardent. Mettez un costume rouge, vous êtes plus que nu, vous êtes un objet pur, sans intériorité. C’est en relation avec le statut social d’objet de la femme que le costume féminin penche plus particulièrement vers les couleurs vives.

À lire en compagnie des textes du même auteur : « Un matériau modèle : le verre » et « Bois naturel, bois culturel. »

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