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Jean Baudrillard, « Un matériau modèle : le verre. », 1968.

Extrait de Jean Baudrillard, Le système des objets, Tel, Gallimard, 2009 (1968), p.42-52.

« Un matériau résume ce concept d’ambiance, où on peut voir comme une fonction moderne universelle de l’environnement : le VERRE. C’est, selon la publicité, le “matériau de l’avenir”, qui sera “transparent”, comme chacun sait : le verre est donc à la fois le matériau et l’idéal à atteindre, la fin et le moyen. (…) C’est le récipient moderne idéal : il ne “prend pas le goût”, il n’évolue pas avec le temps en fonction du contenu (comme le bois et le métal) et ne fait pas mystère de ce contenu. Il coupe court à toute confusion et n’est pas conducteur de la chaleur. Au fond, ce n’est pas un récipient, c’est un isolant, c’est le miracle d’un fluide fixe, donc d’un contenu contenant et fondant par là la transparence de l’un et de l’autre (…). Il y a par ailleurs dans le verre, à la fois la symbolique d’un état second et celle d’un degré zéro du matériau. Symbolique de la congélation, donc de l’abstraction. Cette abstraction introduit à celle du monde intérieur : sphère de cristal de la folie, à celle de l’avenir : boule de cristal de la voyance – à celle du monde de la nature : par le microscope et le téléscope, l’œil accède aux mondes différents. Par ailleurs, indestructible, imputrescible, incolore, inodore, etc., le verre est bien une espèce de degré zéro de la matière : ce que le vide est à l’air, le verre l’est à la matière. (…) Mais surtout, le verre matérialise au plus haut point l’ambiguïté fondamentale de l'”ambiance” : celle d’être à la fois proximité et distance, intimité et refus de l’intimité, communication et non-communication. Emballage, fenêtre, ou paroi, le verre fonde une transparence sans transition : on voit, mais on ne peut toucher. La communication est universelle et abstraite. (…) La transparence des produits comestibles en bocal (…). Le verre, (…) ne laisse transparaître que le signe de son contenu et s’interpose dans sa transparence, tout comme le système de l’ambiance dans sa cohérence abstraite, entre la matérialité des choses et la matérialité des besoins. Sans compter la vertu essentielle, qui est morale : sa pureté, sa loyauté, son objectivité, l’immense connotation hygiénique et prophylactique qui en fait vraiment un matériau de l’avenir (…).
(…) la symbolique éternelle de la “maison de verre” est toujours présente, mais perd de son sublime dans la modernité. Les prestiges de la transcendance ont cédé la place à ceux de l’ambiance (de même que pour le miroir). Le verre offre des possibilités de communication accélérée entre l’intérieur et l’extérieur, mais simultanément il institue une césure invisible et matérielle, qui empêche que cette communication devienne une ouverture réelle sur le monde. En fait, les “maisons de verre” modernes ne sont pas ouvertes sur l’extérieur : c’est le monde extérieur, la nature, le paysage qui viennent au contraire, grâce au verre et à l’abstraction du verre, transparaître dans l’intimité, dans le domaine privé, et y “jouer librement” à titre d’élément d’ambiance. Le monde entier réintégré dans l’univers domestique comme spectacle. »

À lire en compagnie des textes du même auteur : « Bois naturel, bois culturel » et « Les valeurs d’ambiance : la couleur ».

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