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John Ruskin, Éloge du gothique, 1853.

Cet extrait est la reproduction de celui qui figure dans Design, L’Anthologie (HEAD, 2013) d’Alexandra Midal.
Il figure dans une conférence beaucoup plus longue, prononcée le 4 novembre 1853 à Edimbourg, dont le texte intégral (Lecture II), est accessible dans
Lectures on Architecture and Painting.

« Donquichottisme ou utopisme. Voici une autre expression familière du diable. Je crois que la tranquillité avec laquelle nous sommes toujours prêts à admettre qu’il est impossible que les choses se passent bien, parce qu’elles se sont toujours passées mal, est l’une des sources de misères et de crimes les plus fatales dont souffre ce monde. Chaque fois qu’un homme voudra vous dissuader de bien faire, sous prétexte que la perfection est “utopique”, défiez-vous de cet homme. Rayez ce mot de votre vocabulaire. Nous n’en avons pas besoin.
[…]
Si je me suis tant attardé sur la signification de ces deux termes, c’est de crainte qu’on ne les applique erronément au plan de réformes que je vous expose.
Même s’il était utopique ou romantique, il n’en serait pas plus mauvais pour cela. Mais il n’est ni l’un ni l’autre. Il n’en serait pas plus mauvais pour cela. Mais il n’est ni l’un ni l’autre. Il n’est pas utopique car il vous conseille de reprendre une tradition qui a été suivie, durant des siècles, par des peuples dont la richesse et la puissance sont négligeables, comparativement aux nôtres. Il n’est pas romantique, dans le sens de sublime ou magnanime, car il se borne à conseiller, à chacun de vous, d’habiter une maison plus belle que celle qu’il habite à présent, en substituant un mode de décoration bon marché à un mode de décoration coûteux.
Vous croyez peut-être que la beauté, en architecture, se paie très cher. Loin de là, c’est la laideur qui est ruineuse. Dans notre architecture moderne, la décoration coûte des sommes énormes, parce qu’elle est, à la fois, mal placée et mal exécutée. On décore aujourd’hui le sommet des maisons ; au Moyen Âge, on en décorait le bas. Là gît toute la différence entre un ornement visible et un ornement invisible. Si vous achetiez quelques tableaux pour décorer cette salle, où les placeriez-vous ?
Au niveau de l’œil je suppose, ou à peu près, et non au niveau du lustre. Si vous aviez l’intention de les hisser là-haut, vous feriez vraiment mieux de ne pas les acheter ; ce serait jeter votre argent. Le fait est que votre argent est continuellement et largement gaspillé, et, tandis que l’on vous dissuade, sous prétexte d’économie, de construire de belles portes et de belles fenêtres, l’on ne cesse de vous faire payer très cher des ornements placés au sommet de vos maisons qui, pour l’utilité qu’ils ont, pourraient aussi bien décorer la lune.
Il n’y a pas, par exemple, dans tout Edimbourg, d’architecture domestique plus consciencieusement étudiée que les maisons qu’habitent un si grand nombre de vos excellents médecins, j’entends Rutland Street. J’ignore si vous les avez jamais examinées ; mais, si vous voulez le faire demain, vous verrez qu’une lourde balustrade, aux barreaux serrés, court tout le long de leurs gouttières. Je ne suppose pas que vos médecins aient l’habitude de se livrer à d’académiques pérégrinations sur les toits de leurs maisons ; cette balustrade est donc tout à fait inutile, pire même qu’inutile, car vous verrez qu’elle court devant toutes les fenêtres mansardes qu’elle prive de lumière et dont elle intercepte la vue. La seule raison d’être de ce parapet est de donner un certain fini aux façades, et c’est dans ce but purement décoratif que les habitants ont dû se mettre en frais. Quant à savoir s’il termine la façade d’une manière satisfaisante, et si les médecins qui demeurent dans cette rue ou leurs patients sont particulièrement édifiées par la succession de boules de pierre, en forme de poire, qui les couronnent, je leur laisse le soin de vous répondre. En tout cas, et quel que soit l’enthousiasme qu’il suscite, n’allez pas vous imaginer que cet ornement soit économique.
Mais ce n’est là qu’un très modeste gaspillage si on le compare à celui qui consiste à placer de fines sculptures au sommet des maisons. On vient d’élever à Londres un temple luxueux pour abriter l’Army and Navy Club. Il a coûté 40000 livres, sans compter le prix du terrain. Il est couvert d’une foule de sculptures représentant ces messieurs de la marine, sous l’aspect de petits garçons chevauchant des dauphins, et ces messieurs de l’armée, sous un aspect que je ne puis discerner, que personne ne peut discerner, car toutes ces sculptures sont placées au haut de la maison, sous la corniche, à la place que devrait occuper la gouttière. Je sais que les Grecs ont usé de ce procédé ; j’en suis fâché, cela ne le rend pas plus judicieux. Les Grecs pouvaient être prêts à payer pour une décoration invisible ; des Écossais et des Anglais devraient s’y refuser.
Mais les Grecs ne gaspillaient pas leur travail comme nous. Pour autant que je connaisse leurs édifices, leur ornementation, quoique parfois défectueuse, est toujours assez vigoureuse et de dimensions suffisantes pour être visible à l’endroit où elle se trouve. L’erreur ne consiste pas à placer un ornement trop haut, mais à le sculpter de manière à ce qu’il ne puisse être vu nulle part. Voilà la grande faute de l’architecture moderne : vous payez un ornement dérisoire deux fois le prix d’un ornement remarquable ; vous doublez le prix de vos édifices, afin de pouvoir affiner leur décoration jusqu’à la rendre invisible.
Parcourez vos rues, et tentez de déterminer les motifs qui ornent le sommet de vos maisons (il n’y en a pas, au bas). N’y consacrez pas trop de temps, car il y aurait de quoi vous enflammer les yeux. Vous constaterez bientôt que vous ne pouvez obtenir qu’une vision confuse d’ornements qui vous ont coûté douze ou quinze francs, le pied.
[…]
Mais je m’éloigne du point qui nous occupe. C’est vous vous le rappelez, l’adaptation de l’ornement à la distance qui le sépare du spectateur.
Je vous ai donné un exemple de décoration gothique destinée à être vue de près* ; permettez moi de vous en donner un autre, destiné à être vu de loin.
*L’auteur explique dans la partie manquante du texte que les supports des statues (aujourd’hui détruites) de la façade principale de la cathédrale de Lyon, situées à environ 2 mètres de hauteur et donc à portée d’œil, sont décorées sur leur face inférieure.
Voici le croquis d’une niche de la façade de la cathédrale d’Amiens, située à cinquante ou soixante pieds de haut et mesurant sept ou huit pieds de large.

Source : http://www.gutenberg.org/files/23593/23593-h/23593-h.htm#LECTURE_I

Souvenez-vous que, dans la décoration qui se trouvait à hauteur de l’œil, il y avait six figures et toute une guirlande de roses dans l’espace d’un pied et demi carré ; mais, dans cette décoration, située à soixante pieds de haut, il n’y a plus que dans l’espace de huit pieds carrés ! Et constatez qu’ici vous ne trouvez plus, comme dans l’autre cas, cette tendance à affiner la ligne et à adoucir les arêtes. Le sculpteur prévoyait qu’à la hauteur de cette niche, on ne percevrait pas la délicatesse des lignes, tandis que les ombres vigoureuses attireraient le regard.
C’est pourquoi il a laissé subsister, comme vous le voyez, une bordure carrée tout autour de sa niche, et il s’est efforcé de donner à ses feuilles le plus de relief et le plus d’ampleur possible. voyez pourtant avec quelle habileté il éveille en vous l’idée d’un travail minutieux et délicat, en introduisant ces petites feuilles de plus grande dimension.
J’ai fait ce croquis d’après une photographie et, comme l’endroit où se trouvent ces feuilles était resté dans l’ombre, j’ai employé celle de l’Oxalis acetosella, dont la forme gracieuse est toujours intéressante.
Vous comprenez, par cet exemple, ce que je voulais exprimer lorsque je disais que nos ornements sont non seulement mal placés, mais aussi mal finis. Les mêmes conditions qui adaptent cette décoration à la portée de notre vue contribueraient à diminuer le prix de son exécution. Un ornement plus coûteux serait moins attrayant, et ce sont les frais que nous faisons pour le finir qui gâtent notre architecture.
Chose curieuse, alors qu’en peinture vous appréciez souvent, avec beaucoup trop d’indulgence, ce que l’on appelle “le style hardi”, vous le méprisez en sculpture. Vous admirez une facture hâtive, ample et sommaire dans une aquarelle que vous pouvez voir d’aussi près que vous voulez, et vous vous refusez à reconnaître la noblesse d’un coup de ciseau rude, simple et hardi dans une œuvre destinée à être vue à une distance de quarante brasses. Soyez convaincus que la facture n’est pas moins importante lorsqu’on travaille le marbre que lorsqu’on manie la couleur, et qu’il est aussi essentiel pour un architecte que pour un dessinateur de pouvoir produire un grand effet, à l’aide de quelques touches. Il est vrai que ce talent n’est jamais parfaitement conquis que par ceux qui peuvent aussi pousser l’exécution d’une œuvre jusqu’à la plus haute perfection, lorsqu’ils le jugent opportun. »

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