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William Morris, “The Lesser Arts”, 1877.

Extrait d’une conférence prononcée sous le titre original “The Decorative Arts : their relation to Modern Life and Progress” à la Trade Guild of Learning, Londres, le 12 avril 1877.
Cet extrait est celui qui est retranscrit dans Design : l’Anthologie, d’Alexandra Midal, à partir de la traduction de Jean-Pierre Richard dans William Morris, Contre l’art d’élite (Hermann, 1985).
La version originale intégrale numérisée est disponible
ici et ici.

«  […]
La pourriture gagna les fruits de l’art : avec la division des arts, les uns supérieurs, les autres inférieurs, l’on se prit à privilégier les premiers, à mépriser les autres, poussé par la même ignorance quant à la philosophie des arts décoratifs, dont j’ai essayé à l’instant de vous donner un premier aperçu. L’artiste est issu de l’artisan, auquel il a ôté tout espoir d’élévation, pour être à son tour privé de l’aide qu’apporte une solidarité de fait dans la conception de l’action. Artistes et artisans en ont souffert au même titre. Il en va de l’art comme d’une compagnie de soldats au pied d’un fortin : la capitaine, plein d’espoir et d’énergie, s’élance, sans s’assurer d’un coup d’oeil en arrière que ses hommes le suivent. Ils hésitent ; ils ignorent le pourquoi de cette mort où le capitaine les entraîne. Le capitaine s’est sacrifié pour rien ; et ses hommes connaissent une sombre capture dans le fortin du Malheur et de la Brutalité.
Des arts décoratifs, et de tous les arts, je dis clairement : ce n’est pas que nous nous y montrons inférieurs à tous les siècles qui nous ont précédés ; mais ils sont dans un état de désorganisation et d’anarchie qui rend indispensable, inévitable, un changement radical.
[…]
Il n’y a aucun secours à attendre, Messieurs, ni des uns ni des autres.*
* Dans le passage précédent, Morris évoque ceux qui lui conseillent de juste faire des choses à la mode (“les uns”) pour plaire à ceux qui se laisseront convaincre momentanément de leur intérêt pour ces choses (“les autres”).
Pour les arts décoratifs, le seul véritable secours viendra de ceux qui y travaillent. Ils ne demandent pas non plus à être guidés : c’est aux qui seront les guides.
Vous qui faites de vos mains ce qui devrait être une œuvre d’art, il vous faudra tous être artiste, et du plus haut niveau, avant que le public ordinaire ne s’intéresse vraiment à vos travaux. quand vous en serez là, je vous garantis que vous ferez la mode : la mode suivra vos mains, docile.
C’est à ce prix qu’un art populaire intelligent reconstituera ses réserves. Que peut une poignée de ceux qu’on appelle aujourd’hui des artistes, confrontés aux obstacles qu’érige sur leur chemin ce qui a pour nom commerce, mais qui devrait plutôt s’appeler cupidité ? Leur travail se perd, étouffé par la masse de ceux qu’on appelle de manière ridicule les manufacturiers, soit, au sens propre, des gens qui travaillent de leurs mains, bien qu’ils n’aient pour la plupart jamais fait œuvre de leurs dix doigts, en bons marchands, en bons capitalistes qu’ils sont. Que peuvent ces grains de sable, dis-je, comparés à l’énorme masse d’objets produits chaque année qui prétendent relever d’une manière ou d’une autre de l’art décoratif, même si ladite décoration échappe à tout le monde, hormis le vendeur ? Ce dernier est bien obligé de s’en accommoder et le public a ses exigences fort difficiles à satisfaire : les gens veulent, non pas du beau, mais du nouveau.
Je le répète : le remède est simple, s’il est applicable : l’artisan, abandonné par l’artiste quand les arts se scindèrent, dut le rejoindre pour travailler à ses côtés. Hormis la différence d’expérience entre un maître accompli et son disciple, et les diverses tendances de l’esprit humain portant à l’art d’imitation, d’autres à l’art architectural, d’autres encore à l’art décoratif, il ne devrait y avoir aucune différence entre tous ceux qui s’occupent de travail strictement ornemental. Et le corps d’artistes concernés devrait, par le biais de son art, amener tous ceux qui font des objets à devenir à leur tour artistes, selon le caractère nécessaire et utile des objets qu’ils produisent.
Je connais les énormes difficultés d’ordre social et économique qui s’opposent à pareille évolution. Je les crois néanmoins moindre qu’il n’y paraît. Quoi qu’il en soit, je suis certain d’une chose : si cette évolution est impossible, il n’est pas possible non plus d’aboutir jamais à un art décoratif authentique et vivant.
Elle n’est pas impossible ; au contraire, elle est inévitable, si vous avez vraiment à cœur de ranimer les arts, si le monde acceptait par souci de beauté et de décence de sacrifier certaines des choses qui l’occupent tant (dont beaucoup ne valent pas, à mes yeux, la peine qu’il se donne), l’art repartirait. Quant aux difficultés évoquées, je sais que de toute façon certaines s’évanouiront sous l’action du changement régulier qui modifiera pour chaque catégorie sociale les conditions de son existence ; les autres obstacles seront un à un écartés avec l’aide de la raison et par un respect opiniâtre des lois de la nature, qui seront aussi les lois de l’art. Une fois encore : si nous en avons la volonté, nous n’aurons pas à chercher loin.
Il ne faudra pas cependant nous décourager si le voyage, malgré une volonté manifeste et un chemin tout tracé, nous semble relativement aride au départ, et si même nous avons l’impression pendant un certain temps de revenir en arrière. Il est normal de trouver encore plus hideux le mal qui a rendu indispensable un début de réforme : c’est le moment où la vie et la sagesse bâtissent le neuf, où la bêtise et la mort gardent l’ancien prisonnier dans leurs bras.
En ceci, comme pour le reste, avant que les choses ne s’arrangent, il faudra du temps. Il faudra aussi user de patience et de courage pour ne pas mépriser les petites graines du possible immédiat ; assez de soins attentif pour éviter de bâtir les murs sur des fondations encore instables, et une bonne dose de cette vertu nécessaire en toutes choses, une humilité que l’échec n’ébranle pas aisément et qui cherche à ce qu’on l’instruise, étant capable d’apprendre.
[…]
Le monde n’est pas à court d’art factice dommageable pour qui l’achète, et davantage encore, à son insu malheureusement, pour qui le vend, et totalement destructeur pour qui le produit. Nous autres artisans qui visons un art décoratif de qualité, c’est à dire un travail d’artisanat ornemental, quelle merveilleuse base nous établirions si nous nous engagions à ne produire que des ouvrages d’une facture impeccable, au lieu de nous satisfaire, comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui, d’un niveau de travail médiocre, que nous n’atteignons même pas toujours !
Je ne rejette pas la responsabilité d’un tel état de fait sur un groupe social plutôt qu’un autre : ils en sont tous responsables. Laissons de côté notre propre classe d’artisans dont nous connaissons trop les points faibles, vous et moi, pour nous appesantir encore ici. Prenons le public en général : je sais qu’il veut des produits bon marché. Quand ces produits sont aussi de mauvaise qualité, il est trop ignare pour s’en rendre compte ; il est trop ignare pour savoir s’il rémunère correctement le travail accompli, et il ne cherche même pas à le savoir. Prenons maintenant les soi-disant manufacturiers : ils veulent tellement pousser la concurrence au maximum, concurrence sur les prix, non sur la qualité, qu’ils vont au-devant des acheteurs à l’affût et leur livrent, au bas prix que le public leur réclame, des produits de qualité douteuse. C’est ce que j’appelle du vol. Ces derniers temps, l’Angleterre s’est trop préoccupée des maisons de commerce et pas assez des ateliers. Il s’ensuit qu’aujourd’hui les commandes n’affluent guère dans lesdites maisons.
Je tiens toutes les classes pour responsables de la situation actuelle. Je dis aussi que la solution réside dans la classe des artisans : ils ne sont pas inconscients de la situation, comme le public en général. Rien ne les pousse à être aussi gourmands et individualistes que les manufacturiers ou les intermédiaires. Ils ont le devoir et l’honneur d’éduquer le public. Ils ont en eux les ferments d’ordre et d’organisation qui leur faciliteront la tâche.
Quand donc s’y mettront-ils ? Quand nous aideront-ils à devenir tous vraiment des hommes, exigeant de nous le respect absolu de ces “manières” si capitales ? Nous pourront alors agrémenter notre vie du plaisir d’acheter sans regret des marchandises au prix qui convient ; au plaisir aussi de vendre des marchandises dont la bonne qualité, quant au prix, quant au travail, fera notre fierté ; du plaisir enfin de travailler sans précipitation ni soin superficiel à la fabrication de produits dont nous pourrions être fiers. Ce dernier plaisir est le plus grand des trois, un plaisir tel que le monde, je crois, n’a nulle part son pareil.
Ne me dites pas que ces “manières” sont en dehors de mon sujet : elles en font partie intégrante, elles en sont un point crucial. Je vous invite en effet à apprendre à devenir artistes, si l’on veut que l’art survive. Or, qu’est-ce qu’un artiste sinon un travailleur foncièrement attaché, en tout état de cause, à l’excellence de son travail ? En d’autres termes, la décoration de tout ouvrage manuel, qu’est-ce sinon l’expression du plaisir que l’on tire d’un travail réussi ? Mais quel plaisir peut-il y avoir dans un travail de mauvaise qualité, dans un travail qui n’est pas réussi ? Qui voudrait y ajouter de la décoration ? Et comment accepter de toujours échouer dans son travail ?
L’envie du profit inique, lorsqu’on veut être payé pour ce que l’on a pas gagné, encombre notre route avec ce chaos de travail bâclé, de travail factice. De même, cette accumulation d’argent né de la cupidité (car la cupidité, comme toutes les passions fortes, finit toujours par s’imposer), grosses sommes ou petites, qui reste malheureusement parmi nous source de prééminence, a dressé comme une barrière face aux arts l’amour du luxe et de l’effet. C’est là, de tous les obstacles patents, le moins facile à franchir. Cette passion vulgaire a contaminé les classes supérieures et les plus cultivées ; les classes inférieures la simulent. Souvenez-vous aussi d’une chose qui est un remède au mal en question, et une explication précise de mon propos : nulle œuvre d’art n’est œuvre d’art, qui ne soit utile ; c’est à dire qui ne satisfasse le corps tout en obéissant fidèlement à l’esprit, ou qui ne distraie, n’apaise ou n’élève un esprit sain. Si nous comprenions le sens d’un tel précepte et si nous l’appliquions, nous viderons nos maisons londoniennes de ces tonnes d’indescriptible fatras, où s’entassent des objets qui se réclament de l’art à un niveau ou à un autre. Rares à mon sens sont les endroits dans une maison de riche (en dehors de la cuisine) où l’on trouve des objets de quelque utilité. En règle générale, toute la (soi-disant) décoration qui échoue dans ces lieux n’est pas là parce qu’elle plaît à quelqu’un ; elle est là pour l’effet. Je le répète : ce genre de bêtise se retrouve d’un bout à l’autre de la société. Les rideaux de soie dans la chambre du prince n’ont pour lui pas plus de valeur artistique que la poudre dans les cheveux de son valet. Dans une maison rustique, la cuisine est le plus souvent un coin chaleureux, accueillant, et le parloir un endroit inutile et lugubre. Une parfaite simplicité de vie, d’où naîtra une parfaite simplicité de goût, c’est à dire l’amour des choses douces et dignes, est un facteur indispensable à la naissance du nouvel art, supérieur, que nous appelons de nos vœux. Simplicité généralisée, des palais aux chaumières. Encore plus indispensables seront la décence, la propreté, dans les chaumières comme dans les palais. Leur absence représenterait un grave manquement aux “manières” qu’il nous faudrait corriger. Sans parler de toutes les inégalités d’ordre social, de l’incurie et du désordre accumulé sur tant de siècles, qui en sont la cause. Mais rares sont encore les hommes qui ont commencé à chercher à ces problèmes une solution globale. Pour nous borner à un point de détail, la défiguration de nos villes par les effets du commerce : qui s’en préoccupe ?
[…]
Tant que rien ne sera fait pour que tous les hommes trouvent dans l’aspect de leur logement ou du logement d’autrui matière à flatter l’œil et à reposer l’esprit, jusqu’à ce que le contraste entre les champs ou vivent les bêtes et les rues où vivent les hommes soit un peu moins scandaleux, la pratique des arts se limitera à une poignée d’hommes hautement cultivés qui sont en mesure de visiter fréquemment les divers sites privilégiés du beau et que leur éducation autorise, à travers la contemplation des merveilles du passé, à faire abstraction des horreurs où évolue tous les jours la majeure partie du peuple.
Messieurs, je crois l’art trop intimement lié à la joyeuse liberté, à la générosité du cœur et à la réalité, et trop contrarié par l’égoïsme et le luxe, pour être en état de survivre dans un isolement aussi sélectif. J’irai plus loin : je ne souhaite pas voir l’art vivre dans ces conditions. À mon avis, il serait tout aussi honteux pour un artiste digne de ce nom de jouir des trésors qu’il se serait approprié grâce à cet art de bas étage, qu’il le serait pour un riche de déguster des mets choisis au milieu d’une troupe affamée dans un fort assiégé.
Je ne veux pas d’un art pour une minorité, pas plus que de l’instruction pour une minorité ou de la liberté pour une minorité.
Non ! Plutôt que de voir l’art dans cette vie étriquée parmi une poignée d’êtres supérieurs et méprisants qui reprochent aux autres une ignorance dont ils sont eux-mêmes responsables et un abrutissement qu’ils ne cherchent pas à contrebattre, j’aimerais mieux que le monde balaie momentanément toute forme d’art. C’est une hypothèse que j’envisage, je l’ai déjà dit. Plutôt que de laisser le blé pourrir dans le grenier de l’avarice, j’aimerais mieux qu’il tombât sur la terre : peut-être lui sera-t-il donné de lever dans l’obscurité.
En même temps, au fond de moi-même, quelque chose me dit que cet effacement total de l’art de se produira pas ; que les hommes gagneront en connaissance et aussi en sagesse ; que maintes complexités de la vie, dont nous sommes aujourd’hui entichés, pour partie parce qu’elles sont chose nouvelle et pout partie parce que leur apparition a coïncidé avec des améliorations certaines, seront rejetées, comme périmées et désormais inutiles. J’espère que nous échapperons à l’emprise de la guerre – guerre commerciale, guerre des balles et baïonnettes ; à l’emprise du savoir où s’embrouille le jugement, à l’emprise, surtout, du lucre et de l’écrasante prééminence liée de nos jours à l’argent. Tout comme nous avons aujourd’hui partiellement acquis la Liberté, je crois que nous parviendrons un jour à l’Égalité, qui signifie la Fraternité. Nous échapperons ainsi à l’emprise de la pauvreté, avec son cortège de contraintes exténuantes et sordides.
Dégagés de ces fléaux, jouissant d’un mode de vie simplifié, nous serons en mesure de réfléchir à notre travail, ce fidèle compagnon de tous les jours. Personne ne le traitera plus désormais de Maudit. Car il sera pour nous Source de bonheur. Chacun sera à sa place. Personne ne jalousera son prochain. Personne ne sera appelé à être le serviteur d’un autre. Personne n’acceptera la honte d’être le maître d’un semblable. Les homme seront heureux de travailler, et de leur bonheur naîtra un art décoratif noble et populaire.
Cet art rendra nos rues aussi belles que les bois, aussi exaltantes que les montagnes. Venir de la campagne à la ville sera un plaisir, un repos, et non plus une expérience déprimante. Chaque maison sera pour celui qui l’habite plaisante et propre, propice à son repos, utile à son travail. Tous les ouvrages humains qui servent de cadre à notre activité seront en harmonie avec la nature, raisonnables, attrayants. Ni puérils ni mous, ils resteront simples, inspirants. De même que nos édifices publics ne manqueront d’aucune des formes de beauté et de splendeur inventée par l’esprit ou par la main de l’homme, de même aura disparu des demeures privées tout signe de gaspillage, de pompe ou d’arrogance. Chaque homme aura sa part du meilleur.
C’est un rêve me rétorquerez-vous : vision de ce qui n’a jamais été et qui ne sera jamais. C’est vrai : cela n’a jamais existé ; et donc, pour autant que le monde vit encore et qu’il bouge, je n’en ai que plus d’espoir de voir, un jour mon rêve se réaliser. Certes, ce n’est qu’un rêve. Mais combien de rêves se sont réalisés, porteurs de choses qui nous sont maintenant si nécessaires et si bonnes que nous n’y prêtons pas plus d’attention qu’à la lumière du jour ! Il y eut un temps, néanmoins, où les hommes avaient à vivre sans ces bienfaits, sans même l’espoir de les obtenir.
Tels sont, quoi qu’il en soit, les rêves que je vous demande pardon d’exposer devant vous : sur eux repose tout mon travail touchant les arts décoratifs. Je les ai présents à l’esprit en toute circonstance. Je suis venu ici ce soir vous le demander : aidez-moi à faire passer ce rêve, cet espoir, dans la réalité. »

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