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Alvar (1898-1976) & Aino (1894-1949) Aalto #1 De l’éclectisme au modernisme (1923-1929).

Bibliographie

Ce cours s’appuie en grande partie sur un recueil de textes écrits par Alvar Aalto entre 1921 et 1972, dont certains sont intégralement reproduits ou largement cités, publiés sous le titre La Table blanche et autres textes aux éditions Parenthèses en 2019 (2012) ainsi que sur l’ouvrage intitulé Alvar aalto designer publié aux Éditions Gallimard en 2003.

Asdis Ulafsdottir, « Les Meubles d’Alvar Aalto : leur diffusion internationale (1920-1940) », Un Art sans frontières, Éditions de la Sorbonne, 1995.

Aalto : Architecture and furniture, Catalogue d’exposition, MoMA, 1938 : https://assets.moma.org/documents/moma_catalogue_1802_300061926.pdf?_ga=2.5331891.1293777721.1613400557-909749715.1610356719

Ce cours s’intéresse au travail d’Alvar Aalto en tant que designer, c’est-à-dire, dans son cas, en tant que concepteur d’objets (un peu) et de mobilier (surtout). Mais avouons le dès maintenant, si elle est commode parce qu’elle délimite un champ de production précis et par la même occasion le périmètre de ce cours, cette distinction n’a pas vraiment de sens quand on considère le travail d’Alvar Aalto. Car pour lui, comme pour beaucoup d’autres architectes-designers de cette période, le mobilier et les accessoires d’ameublement faisaient partie de la conception du bâtiment que l’on était en train d’ériger.
« Mes meubles sont rarement, sinon jamais, le résultat d’un design professionnel. Je les ai conçus, pratiquement sans exception, en tant qu’éléments de projets architecturaux…»*
Il dit des pieds de chaises qu’ils sont «les petits frères de la colonne»*

Considérons donc les meubles et les objets qu’il conçut comme un point d’entrée dans un travail prolixe, comme une méthode d’investigation, plutôt que comme une catégorie autonome. Faire cette distinction aurait d’autant moins de sens qu’Alvar Aalto, lors d’un entretien à la télévision finlandaise en juillet 1972, déclare ouvertement se méfier des spécialistes : « Ils (les meubles et les objets décoratifs) ont en effet tous été conçus en tant que des bâtiments, jamais comme des objets isolés. J’ai toujours considéré les spécialistes d’un œil un peu sceptique, car la spécialisation revient à en savoir de plus en plus sur de moins en moins de choses. Les lampes et les tableaux sont forcément intégrés dans un cadre plus vaste. Le plus souvent, j’ai été amené à constater, en réalisant tel ou tel édifice public, que certains objets d’ameublement étaient nécessaires afin de compléter l’ensemble, et je les ai alors dessinés. Le fait qu’ils puissent ultérieurement convenir à des usages différents est une autre histoire. »
La Table blanche et autres textes, p. 253.
*Alvar Aalto, Introduction du catalogue de son exposition au grand magasin NK à Stockholm, 1954.
** Göran Schildt, Alvar Aalto : Croquis, MIT Press, 1985.
Aino (Marsio) Aalto, était architecte et designer. Elle fut aussi l’épouse et la collaboratrice d’Alvar Aalto. Elle a sans aucun doute beaucoup contribué à de nombreux projets souvent uniquement attribués à son mari même s’il est toujours difficile de mesurer précisément comment et dans quelle mesure elle le faisait. Plus discrète, elle était aussi plus pragmatique et meilleure gestionnaire.

« Aino Marsio, architecte designer, entra au service du bureau d’architecte d’Alvar Aalto en 1924. Peu après, ils étaient mariés et ils travailleront ensemble jusqu’à la mort d’Aino en 1949.
Dans les projets architecturaux qu’ils ont élaborés ensemble, il est difficile de distinguer les contributions respectives d’Aino et d’Alvar Aalto. Leurs créations étaient le résultat d’une conception commune, vraisemblablement fondée sur les idées d’Alvar Aalto. Dans le design d’objet, en revanche, la situation était différente : les époux travaillaient, au moins en partie, de façon indépendante. Ici, les différences dans leur personnalité et les méthodes de travail apparaissent clairement. Alvar Aalto était impulsif — fascinant, certes, mais parfois aussi exaspérant. La même impulsivité se reflète dans les objets qu’il a conçu. Aino Aalto était tout l’opposé : d’une volonté forte et fondamentalement terre à terre. Comme femme, comme mère et comme directrice d’Artek, elle était une stricte réaliste. Dans son travail, elle appliquait les principes modernistes qui prônaient la simplicité et le caractère pratique avec une perception aiguë de la conscience sociale. »
« Alvar Aalto et l’art du verre », Alvar Aalto designer, p. 135.

De l’éclectisme au modernisme

Le premier projet connu d’Alvar Aalto est la rénovation et la décoration en 1923 de l’église Toivakka, en Finlande. Il a conçu les peintures du plafond, les lustres, la décoration de la chaire, deux bougeoirs en fer forgé et quelques petites lumières et bougies. Il a aussi dessiné le motif du vitrail au-dessus du retable.

Pour les cierges éclairant l’église, Aalto conçut un chandelier en fer forgé, deux candélabres et un chandelier à poser sur le sol, chacun comportant le même motif décoratif, une feuille souple se déployant. On peut y reconnaître une certaine influence de l’Art nouveau, mais tempérée d’un grand attachement et d’une grande attention aux traditions architecturales et stylistiques finlandaises.

Il reste très peu de traces de ce travail, seul le vitrail est encore en place, d’autres pièces ont été transférées au musée Jyväskylä Alvar Aalto (dont il a conçu lui-même le bâtiment en 1973).

Les peintures du plafond en revanche ont été entièrement recouverte par les peintures de Pellervo Lukumies, lors d’une campagne de rénovation qui eut lieu entre 1972 et 1973. L’interprétation très personnelle de la bible, les couleurs très vives, le Christ en pattes d’eph rayé rouge et noir, fut à l’origine d’une controverse artistique mémorable. Malgré la résistance du vicaire local, les travaux purent être achevés, et l’église de Toivakka est aujourd’hui une attraction en Finlande.

On peut voir sur cette image le Christ et les cinq vierges sur les panneaux situés au dessus du retable. J'en déduis que le petit vitrail au dessous est le rescapé du travail d'Alvar Aalto.

Alvar Aalto fonde sa première agence d’architecture à Jyväskylä, sa ville d’origine, en 1923.

La même année, Aalto est chargé de l’ameublement du salon principal de l’auditorium et des salons de la Corporation des étudiants de Tawastie à Helsinki.

Quelques années auparavant, Aalto déclarait : «Si nous nous tournons vers le passé et considérons la hardiesse des artistes qui nous ont précédés, qui ont osé être internationaux tout en restant fidèles à eux-mêmes, tout nous autorise à emprunter sans arrière-pensées des idées à l’Italie antique, à l’Espagne ou à l’Amérique coloniale.»*

«L’éclectisme historique était en effet le précepte qu’il appliqua dans la conception des salons particuliers. Les éléments empruntés incluent une table de fumoir en fer avec “pieds palmés”, copiées sur une illustration d’une table en bronze antique de Pompéi. La chaise du président est de type Renaissance, bien que le modèle se retrouve également dans un catalogue de meubles coloniaux américains. »**

*Alvar Aalto, «Menneitten aikojen motiivit» (Motifs du passé), Arkkitehti, 1922.
**Alvar Aalto designer, Gallimard, 2003.

Table au "pieds palmés" pour le fumoir de la Corporation Tawastie, 1924.

Dans les projets de rénovation de six églises en bois qui lui est confié l’année suivante, Aalto appliqua le style alors en vogue du classicisme.

Chandeliers d'inspiration classique fixés aux extrémités des bancs dans les églises d'Anttola, d'Äänekoski et de Pylkönmäki. Aalto utilisa fréquemment le motif de la colonne miniature à cette époque.
Église de Viitasaari, détail, 1925

À partir de 1924, Alvar Aalto conçoit des meubles pour des clients privés. Aalto dessine ces meubles conformément au goût bourgeois de l’époque, qui n’est pas précisément encore celui des formes modernes. Pour satisfaire ses commanditaires, il donne la faveur au style renaissance ou baroque.

Vaisselier pour la salle à manger de Väino Aalto, 1926.

C’est par l’intermédiaire d’un concours qu’Alvar et Aino Aalto peuvent amorcent visiblement un tournant stylistique. En 1925, ils participent au concours Mobilier pour petites maisons commandité par l’Association finlandaise d’artisanat et de design et la Société pour la promotion de la culture et de l’éducation. Les concepteurs étaient engagés à créer des objets d’usage quotidien produits en série qui soient beaux et accessibles financièrement pour toutes les catégories de revenu.

Planche déposée pour le concours, 1925.

En 1927, ils remportent le concours pour la conception du bâtiment de la Coopérative agricole de la Finlande du Sud-Ouest, à Turku. L’ensemble comprenait un théâtre, un restaurant, un bureau de banque, des locaux commerciaux et des appartements.

Bâtiment de la coopérative agricole de la Finlande du Sud-Ouest, 1927-1928.

Alvar et Aino ne dessineront que très peu du mobilier de ce bâtiment. Seule la chaise d’un des restaurants est de leur cru ainsi que les meubles pour le bureau de la banque. Ses écrits indiquent que les sièges étaient en “métal tubulaire” et fabriqués à Turku, mais il n’en reste aucune trace à part des dessins techniques peu explicites de ce point de vue.

Dessins techniques pour le mobilier de la banque de la Coopérative
Chaise à dossier arrondi pour le restaurant Itämeri, 1928, toujours sous influence du style classique. On remarque cependant que les ornementations sur l’arrière du dossier présentes dans le croquis sont remplacées par une surface unie de couleur noire.

Pour le reste du mobilier, ils puisèrent dans le catalogue Thonet où ils trouvèrent les chaises idéales pour meubler le restaurant de l’étage supérieur : les B1 à tubulure de métal de Marcel Breuer. Ils commandèrent également pour ce restaurant un ensemble de luminaire PH de Poul Henningsen (qu’ils installent aussi dans le théâtre, les vestibules et le bureau de banque).

Si cela ne se perçoit pas encore dans leurs productions, les Aalto apprécient particulièrement le mobilier moderne.

Appartement du couple dans le bâtiment de la Coopérative agricole à Turku en 1929. Le bureau et la table circulaire sont d'Alvar Aalto tandis que l'on reconnaît la chaise et la table à tubulure métallique de Marcel Breuer.

Cette période marque clairement l’entrée d’Alvar et Aino Aalto dans le modernisme. En 1928, Alvar écrit un texte intitulé Des nouvelles tendances de l’architecture dans lequel il explique que la “nouvelle architecture” n’est pas une question de style, qu’elle ne fait pas partie des phénomènes de modes successifs qui voient les styles défiler un par un, mais qu’elle se base sur les nécessités concrètes imposées par l’époque industrielle. Mais déjà, il prend la tangente. Les “modernistes” ne valent pas mieux pour lui que les “traditionnalistes”, il les range dans le même panier, celui de l’aveuglement dogmatique. Pour lui, la Nouvelle architecture est moins moderniste que de l’ordre d’un “nouveau réalisme” : « Dans le domaine de l’architecture, en particulier, la pensée réaliste a provoqué un autre tournant, dont les bases existaient cependant déjà. Les architectes, qui avaient jusqu’ici pour plus haute mission des bâtiments décoratifs inspirés par la tradition et des projets monumentaux conformes aux anciennes valeurs, commencent à se rendre compte que les tâches les plus difficiles, mais aussi les plus séduisantes et les plus positives, sont celles dans le cadre desquels les modes de vie engendrés par les exigences modernes doivent trouver des solutions techniques favorables aux progrès de la civilisation. Cela va de pair avec une vision claire du rôle et de la position de la tradition, dans un esprit bien plus positif qu’auparavant. L’art dans son ensemble se voit ainsi placé dans le contexte plus vaste de l’harmonisation des phénomènes de notre époque. »

La première chaise au piètement en métal connue des Aalto est celle dessinée en 1928 pour l’église de Muurame. Ici, les souhaits du client, orientés par un budget limité et une exigence de simplicité pratique, s’accordent avec leurs ambitions modernistes.

Dessin de l’église de Muurame, 1926.
Chaise de la sacristie de l'église de Muurame, 1928. Les pieds ne sont pas en acier tubulaire mais en fer forgé. Sa forme est plus moderniste que tout ce que les Aalto ont pu dessiner jusqu'ici et la courbe douce du siège et du dossier d'un seul tenant commence à révéler ce qui deviendra leur registre formel.
Banc pour la sacristie de l’église de Muurame, 1928.

En 1929, après avoir noué des contacts avec des designers suédois modernistes, il participe à la conférence du CIAM de 1929 à Francfort où il assiste aux présentations des principaux pionniers de l’architecture moderniste. Il établit des contacts ou des amitiés durables avec Walter Gropius, Karl Moser, Siegfried Giedion, Le Corbusier, Làszló Moholy-Nagy…

L’été de la même année, la ville de Turku organisait une grande exposition industrielle. Alvar Aalto est chargé d’en concevoir la scénographie et y présente notamment un Ensemble pour chambre à coucher, conçu avec Aino.

Dessin d'un restaurant situé au dessus de la ville. Grande façade extérieure circulaire vitrée et espaces publicitaires sur les façades intérieures.
Dessin du bâtiment d’accueil et de publicité sur le marché ferroviaire.

La chaise a suscité un petit débat au moment de son exposition au sujet de la possibilité de sa standardisation, qui semblait difficile aux yeux des commentateurs. De plus, on lui trouvait un air de famille avec une chaise de Gunnar Asplund, exposée à l’Exposition des Arts Décoratifs de Paris en 1925.

Gunnar Asplund, Chaise, 1925.

En 1929, il conçoit une imprimerie et un siège social pour le Turun Sanomat, journal de Turku, dont le directeur s’intéresse personnellement au modernisme. La même année, il est aussi chargé de la conception d’«une maison de rapport standard». Ces deux projets continuent de marquer le tournant stylistique vers le modernisme qui s’opère à cette époque dans les créations des Aalto.

Standard appartment houses, Turku, 1927-1929
Modèle d'intérieur pour les "maisons standard".
Dessin en perspective de la salle de conférence du Turun Sanomat.

Peu après, Alvar Aalto participe au concours international de design de meubles commandité par Thonet Mundus à Copenhague. Il dessine pour l’occasion quatre chaises différentes, une table de service et des tables gigognes. Toutes devaient être en hêtre, une variété de bois résistante pouvant être courbée dans tous les sens.

Toujours en 1929, Alvar et Aino conçoivent un nouvel ensemble pour chambre à coucher pour l’exposition annuelle de l’Association finlandaise d’artisanat et de design à Helsinki. Si les lits et la table étaient pratiquement identiques à ceux présentés à Turku, les tables de chevet et les chaises marquent une évolution vers la standardisation. Leurs pieds en bois fabriqués artisanalement sont en effet remplacés par une armature tubulaire en métal.

Le couple présente à cette même exposition une chambre pour enfant. L’ensemble est très fonctionnel et dénué de tout ornement. L’intérieur des placards est rouge ainsi que la bande de caoutchouc protectrice qui entoure la table.
Un des journalistes prédit à l’occasion de sa visite de l’exposition que “dans les expositions à venir, un nombre grandissant d’exposants devra accorder une plus grande attention aux meubles pour les maisons de Monsieur-Tout-le-monde, c’est-à-dire des meubles ordinaires répondant aux besoins pratiques et quotidiens, et non pas simplement des curiosités ou des objets de luxe”. (Aalto Designer, p. 65).

Vue de l'exposition de la chambre pour enfant.

Alvar et Aino Aalto #2 : le début des années 30 : connus et reconnus.

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