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Umberto Eco, La meilleure invention. Comment le haricot a sauvé la civilisation, 1999.

Image du titre : Annibale Carracci, Mangiafagioli (Le Mangeur de haricots ou Le Mangeur de fèves), huile sur toile, 57 x 68 cm, entre 1583 et 1585, conservé au Palais Colonna, Rome. 

Ce texte est cité par Philippe Rahm Histoire naturelle de l’architecture, dans le chapitre « Comment les petits pois ont fait s’élever l’architecture gothique ». Il est paru en anglais dans The New York Times Magazine le 18 avril 1999.

« En 1918, à 40 ans, mon grand-père maternel fut frappé par le virus de la grippe espagnole, qui a décimé une grande partie de la population de l’Europe. Il mourut en une semaine, en dépit des efforts désespérés de trois médecins. En 1972, à 40 ans, je fut frappé par une maladie qui ressemblait fort à cette grippe Espagnole. Grâce à la pénicilline, j’étais sur pieds au bout d’une semaine. Il est donc facile de comprendre pourquoi, oubliant l’énergie atomique, les voyages spatiaux et l’ordinateur, je persiste à croire que l’invention la plus importante de notre siècle est la pénicilline (et, plus généralement, tous ces médicaments qui permettent aujourd’hui aux gens d’atteindre l’âge de 80 ans, alors que dans le passé, ils seraient morts à 50 ou 60 ans). 

Il est difficile de déterminer quelle est l’invention la plus importante d’un siècle, en particulier parce qu’il est difficile de se faire une idée claire de la date à laquelle se fait une invention. Les lecteurs pourraient faire une longue liste parmi les plus grandes réalisations de ce siècle alors qu’en fait, elles datent du siècle précédent : l’automobile, par exemple, le gratte-ciel, le métro, la dynamo, la turbine. Auxquels on peut aussi ajouter la machine à écrire, le gramophone, le dictaphone, la machine à coudre, le réfrigérateur, ainsi que les conserves, le lait pasteurisé, la cigarette légère (et la cigarette), l’ascenseur, la machine à laver, la gomme, le papier buvard, le ventilateur électrique, le rasoir à barbe, le lit  escamotable,  la chaise de coiffeur, l’allumette suédoise, l’imperméable, l’épingle à nourrice, les boissons gazeuses, la bicyclette à vitesse et roues pneumatiques, le tramway électrique, les fibres synthétiques et les grands magasins qui vendent tous ces objets et — si je continuais — la lumière électrique, le téléphone, le télégraphe, la radio, la photographie et le cinéma. De plus, M. Babbage a inventé une machine à calculer capable d’effectuer plusieurs additions en une minute, nous mettant clairement sur la voie de l’ordinateur. 

À l’échelle du millénaire, ces calculs deviennent encore plus difficiles. Pour l’origine de la poudre à canon et de la boussole, nous ne pouvons nous fier qu’à des légendes. Et même quand nous pouvons être sûrs que certains instruments existaient, disons, au XIIe siècle, parce qu’ils sont représentés dans les peintures de l’époque, on ne peut pas affirmer avec certitude qu’ils n’existaient pas un siècle auparavant. Je soulève ces questions parce que je veux traiter des inventions qui sont apparues au début de notre millénaire, bien que certaines d’entres elles soient apparues discrètement dans les deux derniers siècles du millénaire précédent sans que personne n’y prête attention. Quoi qu’il en soit, ces inventions ont changé les mille dernières années.

Si je devais parler des inventions qui sont indiscutablement apparues au premier siècle après l’an 1000, je serais tenté de citer d’abord le gouvernail de poupe. Jetons un œil à la bande dessinée la plus célèbre, la Tapisserie de la Reine Mathilde, aussi connue sous le nom de Tapisserie de Bayeux (d’après la ville où elle est conservée). Cette pièce nous fait le récit minute par minute de la conquête Normande de l’Angleterre, incluant la Bataille d’Hastings. On y voit les troupes de Guillaume le Conquérant débarquant de navires type Viking. On peut observer que ces bateaux avaient, en guise de gouvernail, une rame latérale fixée à la poupe (en réalité, ces navires avaient deux rames de ce type, fixées de chaque côté). C’est ainsi que les vaisseaux étaient dirigés jusqu’à 1066. Mais, avec ces gouvernails latéraux, il était impossible de virer de bord, de naviguer contre le vent, offrant un flanc, puis l’autre à la force du vent. De plus, il était difficile de naviguer quand la mer était forte. 

Entre le XIIe et le XIIIe siècle, le gouvernail moderne fut développé. Fixé à la poupe du navire et articulé, comme une porte, il bouge juste sous la surface de l’eau et peut être manié par un seul homme grâce à une barre sur le pont. À nouveau, les dates sont vagues, mais on trouve quelque chose qui se situe quelque part entre un gouvernail articulé et une rame fixée à la poupe dans un bas-relief de la cathédrale de Winchester qui date de 1180, à peine 100 ans après la tapisserie de Bayeux. 

Pourquoi le gouvernail est-il si important ? Il suffit de dire que sans cette invention, Christophe Colomb n’aurait pas pu naviguer vers l’Amérique, et que l’histoire du reste du millénaire aurait été considérablement différente. J’aimerais, cependant, évoquer une série d’inventions qui, davantage que caractériser ce millénaire, nous ont permis de fêter sa fin. Sans ces inventions, peut-être ne serions-nous jamais nés. 

Il y a mille ans, nous étions en plein moyen-âge. Bien sûr, le « Moyen-Âge » est une invention scolastique. Par exemple, dans certains pays — dont l’Italie — le terme « Moyen-Âge » est employé même quand l’auteur fait référence au temps de Dante et Pétrarque ; dans d’autres pays, les savants parlent déjà de ces années comme de la renaissance. Pour clarifier un peu les choses, nous pouvons dire qu’il y a au moins deux « Moyens-Âges » : l’un qui qui va de la chute de l’Empire Romain (Ve siècle après J.C.) à l’année 999 et l’autre, qui commence en l’an mille et va au moins jusqu’au XVe siècle. 

L’« Âge sombre », terme utilisé abusivement pour désigner la période entre le Ve et le 14e siècle, peut à juste titre couvrir le « Moyen-Âge » d’avant l’an mille. Je dis « à juste titre » non pas parce que cette époque fut remplie de bûchers, car il y avait aussi des flammes et des bûchers du temps des très civilisés XVIIe et XVIIIe siècles (nous ne devons pas oublier La Lettre écarlate), ou parce que les croyances superstitieuses étaient répandues car, quand il s’agit de superstitions — bien que pour des raisons différentes — notre époque actuelle est sans égale. 

Non, il peut à juste titre se nommer L’« Âge sombre » parce que les invasions barbares qui eurent lieu pendant cette période ont accablé l’Europe pendant des siècles et ont progressivement détruit la civilisation romaine. Les villes furent désertées, tombèrent en ruine ; les grandes voies de circulation, négligées, disparurent sous les hautes herbes ; les techniques fondamentales furent oubliées, y compris l’extraction minière et les carrières. Le sol cassa d’être cultivé et, au moins jusque’à la réforme féodale de Charlemagne, de vastes zones agricoles redeviennent des forêts. 

C’est en ce sens que le « Moyen-Âge » jusque’à l’an 1000 fut une période d’indigence, de famine, d’insécurité. Dans son magnifique La Civilisation de l’Occident médiévale, riche en observations sur la vie quotidienne au Moyen-Âge, Jacques Le Goff a illustré combien cette époque a été appauvrie par les contes populaires. Dans ces récits, un saint apparaît par magie pour récupérer une faucille qu’un paysan a laissé tomber dans un puits par mégarde. En ces temps ou le fer était devenu rare, la perte d’une faucille était une chose terrible, rendant impossible toute moisson : la lame de la faucille était irremplaçable. 

Pendant que la population diminuait et perdait ses forces, elle fut aussi décimée par les maladies endémiques (tuberculose, lèpre, ulcères, eczéma, tumeurs) et par les épidémies tant redoutées comme celle de la peste. Il est toujours risqué de s’aventurer à faire des calculs démographiques en ce qui concerne le dernier millénaire, mais selon certains spécialistes, la population de l’Europe fut réduite à 14 millions d’habitants au VIIe siècle, selon d’autres, à 17 millions au VIIIe siècle. La sous-population combinée à des terres sous-cultivées laissait presque tous ses habitants sous-alimentés. 

À l’approche du second millénaire cependant, les chiffres changent — la population augmente. Certains experts calculent un total de 22 millions d’européens en 950, d’autres parlent de 42 millions en l’an 1000. Au XIVe siècle, la population européenne oscille entre 60 et 70 millions. Bien que les chiffres diffèrent, un point met tout le monde d’accord : en cinq siècles après l’an mille, la population européenne a doublé, peut-être même triplé. 

Les raisons qui expliquent ce boom européen sont difficiles à comprendre. Entre le XIeè et le XIIIe siècle, des transformations radicales eurent lieu dans le domaine politique, artistique, économique, et comme nous le verrons, technologique. Cette nouvelle poussée d’énergie physique et d’idées fut visible pour ceux qui la vécurent. Le moine Raoul Glaber, né dans les toutes dernières années du premier millénaire, a commencé à écrire son fameux Historiarum (connu en français sous le titre Cinq livres d’histoires depuis l’an 900 après l’incarnation jusqu’en l’an 1044) environ 30 ans plus tard. Le moine n’avait pas une vision de la vie particulièrement gaie, il évoque une famine en 1033, décrivant d’atroces pratiques cannibales parmi les paysans les plus pauvres. Mais d’une manière ou d’une autre il sentit que, vers l’an mille, le monde vibrait d’un nouvel esprit, et les choses — qui jusque là allaient plutôt très mal — étaient en train de prendre un tournant positif. 

Il l’exprime alors dans un passage quasi-lyrique, qui est resté dans les annales du Moyen-Âge. Il y raconte comment, à la fin du millénaire, la terre germa soudain à nouveau, comme une prairie au printemps : « nous étions déjà dans la trentième année après l’an 1000, quand, dans le monde entier, mais particulièrement en Italie et dans les régions de la Gaule, il y eut un renouveau des églises basiliques… chaque nation chrétienne s’efforçant de bâtir la plus belle. C’était comme si toute la terre, vibrant et chassant une époque révolue, était habillée d’un nouveau manteau d’églises blanches. »

Bon, l’âge d’or de l’art Roman (puisque c’est de cela que Radulphus parle) ne survint pas soudainement en 1003 ; Radulphus écrit davantage en poète qu’en historien. Mais il évoque une rivalité de pouvoir et de prestige entre diverses cités-états ; il parle de nouvelles techniques architecturales et d’un renouveau économique, car ces églises n’auraient pas pu être bâties sans prospérité ; il parle d’églises plus grandes que celles qui les ont précédé — des églises capables de s’adapter à une population grandissante. 

On peut dire naturellement, qu’avec la réforme de Charlemagne, avec la construction de l’Empire germanique, avec le rajeunissement des villes et la naissance des communes, la situation économique s’est améliorée. Mais n’est-il pas possible de dire l’inverse, c’est-à-dire que la situation politique s’est améliorée, que les villes prospérèrent à nouveau, parce que la vie quotidienne et les conditions de travail s’étaient améliorées ? 

Dans les siècles qui précédèrent l’an mille, un nouveau système d’assolement triennal fut progressivement adopté, permettant au sol d’être plus fertile. Mais cultiver la terre requiert aussi des outils et du travail animal, et sur ce plan il y eu aussi des avancées. Juste avant l’an 1000, les chevaux commencèrent à être équipés de fers en métal (jusqu’alors, les sabots étaient entourés de tissu) et d’étriers. Ces derniers, bien-sûr, étaient plus utiles aux chevaliers qu’aux paysans. Ce qui révolutionna vraiment le travail des paysans fut plus l’invention de nouveaux colliers pour les chevaux, pour les bœufs et autres bêtes de somme. Les anciens colliers qui faisaient peser tous les efforts sur les muscles du cou, abîmaient la trachée de l’animal. Les nouveaux colliers, qui sollicitaient les muscles du torse, amélioraient l’efficacité de l’animal au moins au deux-tiers et permettaient, pour certaines tâches, de remplacer les bœufs par des chevaux (les bœufs étaient plus adaptés aux anciens colliers mais travaillaient moins vite que les chevaux). De plus, alors que les chevaux étaient auparavant attelés en ligne horizontale, on pouvait maintenant les atteler sur une seule ligne, ce qui accroissait significativement leur force de traction. Pendant cette période, la technique des charrues évolua. Elles avaient maintenant deux roues et deux lames, l’une pour fendre la terre, l’autre, le soc, pour la retourner. Bien que cette « machine » fût déjà connue des peuples du Nord depuis le deuxième siècle avant J.-C., ce n’est pas avant le XIIe siècle qu’elle se répandit dans toute l’Europe. 

Mais je veux vraiment parler des haricots, et pas seulement des haricots, mais aussi des pois et des lentilles. Ces plantes sont riches en protéines végétales, comme le savent tous ceux qui suivent un régime pauvre en calories et dont le nutritionniste insiste sur le fait qu’un bon plat de lentilles ou de pois cassés a la même valeur nutritionnelle qu’un steak épais et juteux. Les pauvres, dans le lointain Moyen-Âge, ne mangeaient pas de viande, à moins qu’ils n’aient pu réussir à élever quelques poulets ou qu’ils ne pratiquent le braconnage (le gibier de la forêt appartenait aux seigneurs). Comme je l’ai dit plus haut, le régime alimentaire pauvre engendrait une population sous-nutrie, chétive et malingre, incapable de s’occuper des champs. Ainsi, quand au Xe siècle, la culture des légumineuses commença à se répandre, elle eut un profond effet en Europe. Les travailleurs mangeaient davantage de protéines, ils devinrent plus robustes, vivaient plus longtemps, faisaient plus d’enfant et repeuplèrent le continent. 

Nous croyons que les inventions et les découvertes qui ont changé nos vies reposent sur des machines complexes. Mais en fait, nous sommes toujours là — les Européens mais aussi les descendants des pèlerins et des conquistadors espagnols — grâce aux haricots. Sans eux, la population européenne n’aurait pas doublé en quelques siècles, nous ne nous compterions pas aujourd’hui en centaines de millions et beaucoup d’entre nous, y compris les lecteurs de cet article, n’existeraient pas. Certains philosophes diraient que cela aurait mieux valu, mais je ne suis pas certain que tout le monde soit d’accord. 

Et qu’en est-il des non européens ? Je ne connais pas bien l’histoire des haricots sur les autres continents, mais sans doute que sans les haricots européens, l’histoire de ces continents aurait été différente, tout comme l’histoire commerciale de l’Europe aurait été différente sans la soie chinoise et les épices indiennes. 

Mais par dessus tout, il me semble que cette histoire de haricots prend un sens pour nous aujourd’hui. D’abord, elle nous raconte que les problèmes écologiques doivent être pris au sérieux. Ensuite, nous savons tous depuis longtemps que si l’occident mangeait du riz complet (délicieux au demeurant), nous consommerions moins de nourriture, et une meilleure nourriture. 

Mais qui pense à ce genre de chose ? Tout le monde dira que la plus grande invention du millénaire est la télévision ou le microprocesseur. Mais ce serait une bonne chose que nous apprenions aussi quelque chose de l’« Âge sombre ». 

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