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Victor Margolin, « The Aaltos and Artek »

Les Aalto et Artek.
« Dans un article intitulé “Temples or Doghouses”, Arttu Brummer qualifie le mobilier d’Alvar Aalto de “créations aristocratiques”, et affirme qu’elles ne sont pas destinées aux gens ordinaires. Brummer critique l’originalité du langage formel d’Aalto qu’il estime trop distinctif pour prendre part à la rhétorique nationale. S’il est vrai que le Fonctionnalisme n’a pas trouvé en Finlande un sol particulièrement fertile dans les années vingt et les années trente, Brummer faisait néanmoins fausse route en déclarant que les créations d’Aalto étaient élitistes : il refusait de reconnaître à quel point l’architecture d’Aalto de la fin des années trente avait incorporé la robuste identité nordique.
Aalto fut designer de mobilier de la fin des années vingt jusque dans les années quarante. Sa femme Aino était également designer mais ses réalisations sont souvent négligées. Alvar et Aino Aalto ont tous deux étudié l’architecture à l’Institut de Technologie d’Helsinki. Aino commença à travailler dans l’agence d’Alvar en 1924. Ils se marièrent la même année. En 1927 les Aalto déménagèrent de Jyväskylä à Turku, où ils conçurent ensemble le mobilier de leur maison. Ils expérimentèrent très vite le pliage de panneaux de bois. Aino conçu des meubles pour enfant – un lit, des tables gigognes et des chaises en bois courbé avec des pieds en acier tubulaire. Elle créa aussi des étagères murales, des bibliothèques basses et un autre lit.
Pour les commandes architecturales qui précédèrent le Sanatorium de Paimio, un hôpital pour patients atteints de la tuberculose (1929-1933), et la bibliothèque de Viipuri (1930-1935), Alvar choisissait du mobilier moderne sur des catalogues comme celui de Thonet. Il appréciait particulièrement le fauteuil Wassily et les tables gigognes de Breuer, qu’il avait même commandé pour sa maison. Il pensait que le mobilier faisait partie d’un bâtiment, conviction qu’il avait certainement acquise au contact des croyances romantiques d’Armas Lindgren, l’un de ses enseignants, qui avait dessiné le mobilier d’Hvitträsk, le logement et l’atelier qu’il partageait avec ses deux associés, Gesellius et Eliel Saarinen, et leur famille.
Quand Aalto a commencé à créer les meubles pour ses propres commandes, il opta pour le bois plutôt que pour l’acier tubulaire. Cela semble logique d’un point de vue pratique car le bois est abondant en Finlande, mais Aalto pensait aussi qu’il avait davantage de qualités humaines. Pour la bibliothèque de Viipuri, il conçut un tabouret empilable dont les trois pieds en bouleau courbés en forme de L pouvait accueillir une assise ronde interchangeable.



Dans ses recherches sur le cintrage du bois, il était assisté d’Otto Korhonen (1884-1935), co-fondateur et directeur de l’usine de mobilier et d’éléments de construction de Turku, qui a fabriqué les tabourets ainsi que tous les autres meubles d’Aalto.
Les tabourets de Viipuri furent le prélude à tout la gamme de meubles et d’équipements que Alvar et Aino dessinèrent pour le Sanatorium de Paimio en 1931-1932. Le bâtiment lui-même, et sa composition de volumes clairement articulés, est peut-être la première construction de Style International en Finlande.

Le Sanatorium de Josef Hoffman, à Purkersdorf dans la banlieue de Vienne, peut constituer un précédent typologique, surtout que, comme les Aalto, Hoffman en a dessiné les luminaires et le mobilier. Pour Paimio, Alvar travailla avec Otto Korhonen à la mise au point de plusieurs chaises en bouleau courbé et contreplaqué moulé.

Salle de lecture
Couloir avec le fauteuil 42, la table basse à cadre fermé, et plafonniers spécifiques.
Luminaire de la salle à manger

La technique qu’ils développèrent pour courber le bouleau ou d’autres bois constitue peut-être leur contribution la plus significative au design de mobilier. Connue sous le terme de “genou plié”, elle leur permit de produire des formes organiques flexibles et résiliantes qui n’étaient pas contraintes par la rigidité naturelle du bois. Pour rendre le bois flexible, un ouvrier sciait des rainures dans une planche de bouleau dans lesquelles il venait coller de fines lamelles de bois avant de courber le bois selon l’angle désiré.
Cette technique est visible dans les chaises d’Aalto pour Paimio. La plus simple d’entre elles, la chaise 51, est constituée d’une assise et d’un dossier faits d’une même planche de contreplaqué supportés par un cadre de bouleau stratifié courbé.


Le plus connu est le fauteuil 41, qui repose à peu près sur la même idée mais dont l’assise et le dossier sont plus généreux et dont le dos est incliné pour plus de confort. Plutôt que quatre pieds, le cadre est une pièce de hêtre courbée et fermée, dont les formes organiques complètent bien l’arrondi du contreplaqué.

Fauteuil 41 dit “chaise Paimio”

Une troisième chaise est le résultat d’une première expérimentation menée par Aalto et Korhonen à partir d’un fauteuil en porte-à-faux en acier tubulaire dont ils ont reproduit la résistance avec du bouleau stratifié courbé. Les premières chaises expérimentales aux assises et aux dossiers en contreplaqué plié sont moins connues aujourd’hui mais le principe du porte-à-faux fut adapté à une version plus élégante où des bandes tissées noires remplacent le contreplaqué d’origine.

L’usine produisit également une version de la chaise pour enfant d’Aino Aalto où le métal d’origine des pieds fut remplacé par du bois courbé.
Le mobilier d’Aino pour Paimio ont des formes moins remarquables que celles de son mari, mais ils sont extrêmement pratiques et très proches des typologies de meubles médicaux. Son lit d’hôpital en acier tubulaire peint est bon marché et résistant, ainsi que son tabouret en acier tubulaire avec ses trois pieds et sa fine assise en contreplaqué.

De même, son petit meuble de chevet en contreplaqué moulé est simple et facile à déplacer, tout comme sa table d’appoint constituée d’un cadre en acier tubulaire et d’un plateau en contreplaqué pouvait facilement être utilisée comme table de repas temporaire.
La commande de Paimio est également importante en regard de la collaboration entre Aalto et d’importantes manufactures Finlandaises, notamment Arabia, qui produisit les lavabos en porcelaine dessinés par Aalto et Taito Oy, qui fabriqua plusieurs des lampes conçues par Aalto pour le sanatorium – comme l’applique murale dont le cône de métal recouvre entièrement l’ampoule, apportant ainsi une lumière douce ; ou la lampe à poser (?) à l’abat-jour plus conventionnel. (…)

Chambre des patients. On peut voir les lavabos contre le mur.


En 1933, le critique anglais P. Morton Shand, qui avait formulé la fameuse expression “la grâce suédoise” à la suite de sa visite de l’Exposition de Stockholm de 1930, organisa une exposition du mobilier d’Aalto chez Fortnum and Mason, le grand magasin de Londres. Le grand succès qu’elle rencontra conduisit Shand et plusieurs autres personnes à créer Finmar, une société d’import et de vente de mobilier en Angleterre. Le critique d’architecture suisse Siegfried Giedion, fondateur de Wohnbedarf, la chaîne de magasins de meubles modernes de Zurich et de Berne, proposa à Aalto de distribuer ses meubles en Suisse. Aalto dessina quelques modèles qui permirent de susciter et de répandre l’intérêt du public dans ce pays.
Aalto s’associa pour cela à Maire Gullichsen (1907-1990), membre de la famille Ahlström, qui possédait de nombreux intérêts dans le bois, ainsi que la verrerie de Karhula-Iittala, et à l’historien d’art Nils-Gustav Hahl (1904-1941) pour créer Artek, une société dont le but était de diffuser les meubles, verres et textiles des Aalto sur le marche. Artek – la contraction de art et technologie – possédait aussi une galerie qui organisait des expositions d’art moderne et d’arts appliqués, auxquelles Picasso, Léger et Calder prirent part, dans le but de développer une culture artistique moderne en Finlande. La société répondait aussi à des commandes publiques d’aménagement intérieur pour un hôpital militaire, des hôtels célèbres, ou le restaurant Savoy, qui fut son accomplissement ultime. Tous ces intérieurs furent équipés avec du mobilier et des objets signés par les Aalto même si quelques autres designers dessinèrent des produits pour Artek. Nils-Gustav Hahl et Aino Aalto en étaient les directeurs, et Aino continua seule après le décès de Hahl lors de la seconde guerre mondiale. Maija Heikinheimo, dont la société Asko Furniture avait fusionné avec Artek, y travailla pendant près de trente ans. Elle participa activement aux designs d’intérieur réalisés par la société, y compris à ceux des nombreux bâtiments d’Aalto lui-même. Elle dessinait aussi parfois des meubles à partir de croquis d’Aalto. Au début, les meubles d’Aalto furent plus populaires à l’étranger qu’en Finlande, sans doute pour les raisons évoquées par Arttu Brummer. Il était trop novateur pour correspondre au goût de la maison traditionnelle finlandaise et dû donc attendre, avant de se répandre dans les intérieurs domestiques, qu’un public plus large accepte que le modernisme fusse une esthétique convenable pour meubler son intérieur.
Même si Artek présentait davantage de créations d’Alvar que d’Aino, ils continuaient à collaborer dans le domaine du design d’intérieur et du design d’expositions. Le gouvernement finlandais demanda à Aalto de concevoir son pavillon pour l’Exposition Internationale de Paris de 1937 et pour celle de New York en 1939. Alvar conçu le Pavillon de New York, mais lui et Aino conçurent ensemble l’exposition qui y figurait. Leur approche était davantage nationaliste que simplement artistique. Là où les suédois mettaient en valeur les arts décoratifs et l’équipement de la maison, les Aalto représentaient une culture entière. Bien que l’exposition fût vaste, l’image dominante était celle des murs ondulants en lattes bois qui intégraient d’immenses photographies de la vie quotidienne en Finlande. Si le mobilier des Aalto était trop internationaliste pour la consommation domestique, leur exposition de 1939 tirait parti de l’un des mythes les plus ancestraux de la culture nationale finnoise, celui de la forêt comme source d’inspiration, d’identité et de richesse. Cette dernière était représentée par des ensembles d’objets en bois comme des hélices, des skis et des poignées de hache, et où de grands tableaux statistiques et de gigantesques fromages étaient aussi faits en bois. L’échelle du pavillon et les denses regroupements d’objets rappelaient les expositions des soviétiques conçues par El Lissitsky à la fin des années 20 et au début des années 30 – en particulier les longues photographies murales de la Pressa à Cologne – et sa mise en espace pour l’Exposition internationale de Leipzig. Bien que chacun puisse trouver des similitudes stylistiques entre les expositions de Lissitsky et d’Aalto, celle de New York n’en montrait pas moins à quel point la Finlande était devenue une nation indépendante depuis sa séparation de la Russie un peu moins de 20 ans auparavant.

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