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Andrea Branzi, « Le rêve du village », Radical note 2., 1972.

Titre original : « Il sogno del villaggio », Casabella n°371, novembre 1972.

Le rêve du village

L’équivoque la plus caractéristique qui accompagne invariablement les débats sur l’urbanisme est la croyance tacite que la ville représente l’expression la plus haute et la plus accomplie de la culture d’une société. 
L’idée que la ville est une œuvre collective, miroir formel spontané d’une civilisation, est si profondément enracinée qu’il est presque impossible de dissocier le terme de « ville » de celui de « culture ». 
Si une telle harmonie a déjà pu se produire par le passé ( la polis ? les communautés ?), c’est toujours parce qu’une couverture idéologico-culturelle travaillait à l’unité entre le système économique et l’organistation territoriale. 
Le rêve du village, de la petite communauté unie et harmonieuse nichée au creux de la vallée, accompagne, comme le rêve d’une enfance perdue (mais jamais vécue), toutes les expérimentations urbaines, du quartier à la mégalopole.
Ce rêve toujours trahi est devenu l’outil d’évaluation des conditions de vie urbaine contemporaine et l’unité de mesure de ses dysfonctionnements et de ses drames. 
En appliquant ce paramètre, la collectivité n’aborde pas la question urbaine comme un problème fonctionnel à traiter de façon technique, mais comme un problème de société dont la résolution nécessite l’implication de tous.
Cette cohésion sociale n’est cependant jamais déterminée par l’usage collectif de la ville, mais par son unité formelle, qui, les choses étant ce qu’elles sont, est tout ce qui peut être vérifié dans cet amas de contradictions qu’est la ville moderne ou ancienne (le public, le privé, les espaces verts, les bâtiments, etc.)
Chaque composante du problème urbain (logement, circulation, espaces verts, services, etc.) ne trouve jamais de solution scientifique, mais toujours celle qui saura s’intégrer au mieux parmi toutes les autres composantes sans les perturber. 
En fait, quand nous parlons de ville moderne, nous commettons une grossière erreur, parce qu’en fait de ville moderne, il n’en existe pas une seule : 
1. les grandes métropoles telles que New York, Londres, Tokyo, Paris et ainsi de suite, ne sont pas des villes modernes mais des villes très anciennes, dont l’histoire et les vieux tracés se sont progressivement adaptés, avec plus ou moins de succès, aux besoins actuels ; les solutions qu’elles offrent sont toujours le fruit d’une urgence et du « cas par cas » ;
2. Les villes nouvelles, c’est à dire les villes qui ont émergé au cours de ce siècle sur la base d’un projet homogène (les New Towns anglaises, Chandigarh, Brasilia, etc.), n’ont pas vraiment cherché de nouvelles solutions mais ont cherché à ressembler le plus possible aux cités anciennes, en acceptant précisément cette même évaluation formelle appliquée par l’architecture aux solutions urbaines traditionnelles ; 

3. les villes futuristes des avant-gardes consistent, dans 99% des cas, en un renouvellement linguistique de sujets traditionnels accompagné d’inventions machinistes, qui ne font que confirmer la relation visuelle entre l’habitant et sa ville. 
Il est ainsi clair que les villes sont aujourd’hui l’élément le moins efficace de tout le système productif et commercial : un tel dysfonctionnement urbain est à tel point permanent et généralisé qu’il crée l’illusion que le malaise qu’il produit fait partie d’une sorte d’angoisse existentielle de l’homme moderne. Ce dysfonctionnement urbain cesse d’être un problème technique pour devenir une lutte que l’homme mène contre lui-même, la condition d’une crise culturelle. 
Le système lui-même concrétise cette anxiété en la transformant en culture, et surtout, il laisse à la société la responsabilité de gérer ses propres dysfonctionnements et contradictions dont les solutions se voient attribuer une valeur collective. 
La société se retrouve ainsi avec des débats politiques et culturels déjà délimités et conditionnés par des choix qu’elle n’a pas fait et qu’elle ne peut que contribuer à améliorer. 
Se reproduit alors dans l’urbain ce qui se passe à l’usine, où la classe ouvrière est régulièrement contrainte d’organiser les carences productives et technologiques comme s’ils étaient des objectifs politiques, y compris lorsque de telles carences portent atteinte aux intérêts de la production elle-même.
Se libérer de ce genre de chantage sur la base d’une problématique qui ne se base pas sur les déficiences du système mais sur la possession de ce dernier (reconnaître que les contradictions fonctionnelles relèvent d’une question strictement patronale) est un problème qui se confronte aujourd’hui aux avant-gardes politiques qui rejettent la bataille culturelle pour organiser la riposte en termes strictement quantitatifs. 
(En réalité, comme le disait Engels, pour les ouvriers, la question d’une ville différente ne se pose pas, la seule question qui existe pour eux est plutôt celle de savoir qui la possède). 
Dans ses aspects commerciaux, la question urbaine doit aussi s’extraire du débat culturel, des évaluations formelles et des équilibres historiques et géographiques, qui risquent de transformer la ville en miroir permanent des contradictions structurelles du système. 
Le renouvellement scientifique de la question urbaine devient le nouveau repère :  la radicalité de la recherche doit garantir non pas des solutions utopiques mais des solutions applicables ; la neutralité formelle doit garantir non pas la désolation mais le dépassement de la composante esthétique en tant qu’élément qui entrave aujourd’hui l’usage libre et ouvert des structures. 

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