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Deyan Sudjic, B comme Bauhaus, 2019.

Texte extrait du chapitre « B comme Bauhaus », dans l’ouvrage B comme Bauhaus, un abécédaire du monde moderne de Dejan Sudjic (B42, 2019).

« Chaque génération a besoin de sa propre exposition sur le Bauhaus. Mais l’histoire semble se répéter. Les crédits défilent : le Bauhaus naît en 1919, au cœur des traumatismes révolutionnaires qui suivent l’effondrement de l’Allemagne impériale. Gropius prend la charge de l’école d’art à Weimar, créée initialement par le designer belge Henry van de Velde, et lui donne une nouvelle identité avec un nouveau nom et une nouvelle mission. Elle accueille alors toutes les idées radicales sur le design qui se sont cristallisées en Europe au cours des vingt années précédentes. Pendant quatorze ans, elle occupe une place centrale ; bientôt les nazis prennent le contrôle de l’Allemagne et ferment l’école. Mais l’idée du Bauhaus est trop puissante pour être éradiquée. L’éthique du Bauhaus se répand partout, façonne le monde à sa propre image, et les gens vivrons heureux dans un monde beau et simple jusqu’à la fin des temps.
En fait l’histoire du Bauhaus est moins riche que ne le suggère la légende. Gropius lança effectivement son école en 1919 avec un prospectus arborant fièrement l’estampe de Feininger.

Il développait un ensemble de propositions grandiloquentes concernant l’unité de tous les arts. Mais, alors qu’il semblait proposer une idéologie cohérente sur le papier, en pratique le Bauhaus n’eut jamais de position claire et unilatérale. L’école connut de continuels changements d’orientation et des aménagements différents ainsi que de nombreux courants créatifs en conflit. Le programme de l’école était présenté comme l’incarnation du mouvement moderne, mais Gropius lui-même citait William Morris comme une référence. Or Morris n’aimait pas l’ère industrielle. L’école était structurée comme une confrérie médiévale, avec des maîtres, des compagnons et des apprentis. Et l’estampe de Feininger suggérait davantage une attirance pour l’expressionnisme que pour le rationalisme fonctionnel.
Gropius croyait que le Bauhaus pouvait effacer la hiérarchie entre les différentes formes de culture visuelle et affirmait qu’il n’existait aucune différence entre ce qui était poliment appelé les “arts décoratifs” et les “beaux-arts”. De manière moins polie, le monde anglo-saxon considérait l’art décoratif comme un “art commercial” pour le distinguer de l’art véritable.
Le Bauhaus était remarquablement doué pour faire son auto-promotion. Il était obligé de l’être pour rassembler les étudiants brillants sur lesquels repose la réussite de toute école. Ses professeurs étaient célèbres et sa réputation internationale. Pour survivre dans un climat hostile – car les membres du parti nazi n’étaient pas les seuls à le considérer comme non allemand –, il lui fallait tirer le meilleur parti possible de ses amis, parmi lesquels se trouvaient Albert Einstein, Marc Chagall et Oskar Kokoschka. Il y eut aussi des frictions avec des alliés potentiels, tel Theo van Doesburg, qui affirmait s’être vu proposer d’enseigner à Weimar. Le Bauhaus assurait de son côté qu’il s’était lui-même invité et qu’il s’était installé en dehors du campus avec un programme alternatif de son cru.
Cinq ans après son ouverture, l’école se mit à la recherche d’un nouveau lieu ; non parce qu’elle avait besoin de plus d’espace, mais parce que sa présence était devenue gênante pour ses hôtes lorsque les élections locales installèrent la droite au pouvoir. Plusieurs villes étaient prêtes à l’accueillir. Francfort avec sa politique progressiste en matière de logements sociaux aurait semblé l’endroit le plus approprié. Mais Dessau, non loin de Berlin, représentait aux yeux de Gropius l’emplacement le plus attractif. La ville avait un maire ambitieux, prêt à financer un nouveau bâtiment clinquant pour le Bauhaus, conçu par Gropius.
(…)
Les bâtiments de Gropius pour la nouvelle école à Dessau, avec leurs peaux de plâtre lisses et tendues, semblaient sortir d’un moule, alors qu’ils avaient été peints minutieusement à la main. Ils étaient une sorte de panneau d’affichage, une publicité monochrome et austère pour le monde que les étudiants du Bauhaus allaient créer, si seulement on leur en offrait la possibilité. Et, bien sûr, le monde leur offrit cette possibilité. Pendant un demi-siècle, le style des produits fabriqués par toutes les économies industrielles avancées fut le fruit de ce qui s’était passé au sein du Bauhaus. Même l’Amérique, férue d’obsolescence programmée et d’économie de marché, nourrie à la sensualité exacerbée d’Elvis Presley relooké par Buick et Coca-Cola, ne put échapper à son influence. Le textile, la typographie, le mobilier, l’architecture et la céramique furent marqués de manière définitive par le Bauhaus et sa neutralité glaciale. Ce mouvement semblait être entré dans l’histoire.
Il existe une photographie d’un groupe de maîtres du Bauhaus à Dessau, prise sur le toit de l’école peu après son ouverture en 1926.

(de gauche à droite) Josef Albers, Hinnerk Scheper, Georg Muche, László Moholy-Nagy, Herbert Bayer, Joost Schmidt, Walter Gropius, Marcel Breuer, Wassily Kandinsky, Paul Klee, Lyonel Feininger, Gunta Stölzl und Oskar Schlemmer Photo : Bauhaus.de

Gropius se tient au centre. Comme la plupart des hommes sur la photographie, il porte un nœud papillon, mais d’un style résolument moderne, coupé dans un rectangle minimaliste. Il porte également un chapeau en feutre souple et une veste longue suffisamment classiques pour le faire passer pour un homme d’affaires, mais sa posture (une main dans la poche, une cigarette dans l’autre), plus extravertie que la pose adoptée par László Moholy-Nagy, suggère quelque chose de plus ambitieux culturellement. L’artiste, avec des lunettes sans montures et une casquette d’ouvrier, est à deux pas du directeur, et cache partiellement Herbert Bayer, vêtu d’un pantalon de golf, le genre de tenue que l’on ne s’attend pas à voir portée par un typographe visionnaire. Wassily Kandinsky et Paul Klee (un cigare à la bouche) se tiennent à la droite de Gropius et ont l’air encore plus conservateurs que lui. Les professeurs Josef Albers, Lyonel Feininger et Oskar Schlemmer sont également présents. Si une bombe avait explosé au milieu de ce groupe, la culture visuelle du XXè siècle eut été radicalement différente. À eux seuls, ils abordèrent tous les arts, de la photographie au théâtre, en passant par la peinture et l’architecture.
(…) Le bauhaus était un foyer d’exhibitionnistes querelleurs, de coureurs de jupons et d’égocentriques qui cherchaient à se faire un nom ; un lieu où Johannes Itten, à l’origine du fameux cours préparatoire du Bauhaus, qui anticipa le système d’année propédeutique des écoles d’art britanniques, aimait changer régulièrement de coupe de cheveux, plus excentriques les unes que les autres. À un moment, il eut une coupe en forme d’étoile qui descendait sur la nuque. Il portait des vêtements tout aussi fantasques et suivait un régime macrobiotique très strict. Itten appartenait à une secte mystique, inspirée du zoroastrisme. Au grand désarroi de certains qui avaient des opinions plus orthodoxes, il recrutait de nouveaux convertis parmi ses étudiants. Les autres professeurs séduisaient leurs élèves et complotaient les uns contre les autres. Les étudiants se saoulaient, faisaient la grève et se plaignaient de l’école. Comme tout citadin qui se respecte, les habitants de la ville étaient horrifiés.
(…)
Le successeur de Gropius avait connu des débuts prometteurs. On demanda à Meyer de construire des logements sociaux à Dessau. Il permit à l’école de gagner de l’argent en commercialisant les créations réalisées dans les ateliers. (…) Avec Meyer, la version Bauhaus du modernisme devint de plus en plus austère et matérialiste. Si Gropius avait réussi à préserver son héritage culturel, c’est Meyer qui mena le fonctionnalisme jusqu’à sa conclusion logique.
(…)
Le financement du bâtiment du Bauhaus, les commandes publiques et les aides financières accordées par la ville de Dessau à l’école (au risque de léser les projets culturels défendus par d’autres grandes figures locales) avaient du sens pour une petite ville qui essayait de se créer une réputation. Elle avait accueilli une institution pédagogique de haut niveau en espérant que celle-ci l’aide à accroître la présence d’industriels et attire les touristes. Mais lorsque le climat politique en Allemagne vira au totalitarisme, les opinions de Meyer provoquèrent une crise. Des communistes fondèrent une cellule du parti au sein de l’école. Meyer refusa de les exclure, menaçant par là même la survie du Bauhaus. La ville demanda l’avis de Gropius, qui recommanda Mies van der Rohe pour reprendre la direction de l’école. Mais la nomination d’un nouveau directeur ne suffit pas pour que le Bauhaus puisse rester à Dessau longtemps. Une première tentative des nazis pour expulser le Bauhaus et démolir le bâtiment échoua, mais le maire de Dessau essaya de faire pression pour empêcher le Bauhaus d’orthographier son nom sans lettre majuscule. Dans l’Allemagne de l’époque, une telle subversion des usages était clairement perçue comme un signe de défiance réfléchi. Si son implantation en province avait permis au Bauhaus de s’épanouir, ce fut aussi ce qui finit par l’achever, lorsque le sectarisme l’emporta sur l’opportunisme.
(…)
L’école finit par être considérée comme l’incarnation des valeurs politiques progressistes. Au moyen d’une simplification excessive et grotesque, les toits plats et les meubles en acier tubulaires devinrent les symboles d’une opinion politique radicale tandis que les colonnes classiques représentaient le fascisme. Ce n’était qu’une fable. Lorsque Gropius quitta précipitamment l’Allemagne avec le statut de réfugié, beaucoup de ses assistants restèrent. Ils trouvèrent rapidement du travail dans le programme de construction nazi ; (…). Mies van der Rohe renvoya de l’école les étudiants communistes et trouva un moyen de faire partir les survivants à Berlin, loin de Dessau et de ses politiciens. Mais même dans la capitale il ne parvint pas à maintenir le Bauhaus en acivité très longtemps. En arrivant dans les nouveaux bâtiments de l’école un matin, il découvrit des gardes armés postés devant l’entrée, le personnel et les étudiants retenus à l’extérieur par la Gestapo.
Le Bauhaus ne dura pas assez longtemps pour devenir conventionnel, et il ne fut pas non plus contraint de revoir ses fondements théoriques lorsque le cours des événements les remit en question. La répression dans l’Allemagne nazie permit de garantir l’impact du Bauhaus à l’échelle mondiale. Après qu’Hitler eut consolidé son pouvoir en 1933, ceux qui refusaient de se plier à ses opinions comprirent qu’ils n’avaient pas d’autre choix que de quitter le pays ou de se taire. La fermeture définitive du Bauhaus créa une diaspora créative ; le message de l’école, ses méthodes de travail et son approche radicale se propagèrent dans toutes les directions, en Angleterre, en Turquie, aux États-Unis, en Amérique Latine, au Japon et en Israël.
(…)
(p. 28-34).

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