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La « ville charbon »

Lewis Mumford, La cité à travers l’histoire, Agone, 2011
Michel Ragon, Histoire de l’architecture et de l’urbanisme moderne, T.1, Idéologies et pionniers, 1800-1910.

L’idée même de design apparaît dans un contexte spécifique en grande partie constitué des transformations et des conditions de vie urbaines directement liées à la révolution industrielle. La connivence entre le design et la ville s’affirme ici comme un soubassement fondamental à l’histoire de la discipline.
Pour mieux connaître ce contexte, on peut se référer au chapitre XV de La Cité à travers l’histoire, de Lewis Mumford, intitulé « Coketown, éden paléotechnique » ainsi qu’aux trois premiers chapitres du tome I de l’Histoire de l’architecture et de l’urbanisme modernes de Michel Ragon.

Au XIXè siècle, suite à un lent processus de formation qui débute à la Renaissance, la civilisation industrielle supplante, triomphante, la civilisation de l’outil. Elle s’accompagne de la domination d’une classe sociale née du commerce, elle aussi longuement mûrie, de la bourgeoisie, qui s’est peu à peu substituée à l’aristocratie.
La ville va ainsi rapidement se plier aux exigences de l’industrie et du commerce avec deux effets directs
dévastateurs : la part de l’espace urbain réservée aux arts, à la religion, aux spectacles, se réduit considérablement au profit de la production et de la vente de marchandise ; l’installation des usines au plus proche des villes allaient bientôt les transformer en un milieu néfaste.

« Développement du commerce et essor de l’industrie sont les deux bases de la société capitaliste qui, au XIXè siècle, exercera un pouvoir sans partage. Il s’ensuivra deux calamités étroitement liées : l’éclatement de la ville médiévale sous la poussée de la ville marchande et l’avènement du prolétariat urbain. » Ragon, p. 21

L’invention de la machine à vapeur modifie considérablement le paysage et l’organisation urbaine. Disposer de l’énergie ne dépend plus du site (jusqu’au XVIIIè siècle, les manufactures et les fabriques étaient contraintes de s’établir dans le creux des vallées, là où on pouvait faire fonctionner le moulin à eau qui actionnait les machines*). Mais ces conditions ne satisfont évidemment pas la bourgeoisie, qui trouve dans la machine à vapeur, source d’énergie indépendante de tout site naturel, un moyen de satisfaire ses exigences de rendement et de rentabilité. La machine à vapeur permet en effet d’implanter des usines à la lisière des villes, là où se trouve une main-d’œuvre abondante et bon marché. Cette évolution socio-technique va rapidement et définitivement modifier le visage des villes et les conditions de vie urbaines, installant une grande partie des citadins dans l’enfer noir de ce que Lewis Mumford nomme « coketown » (la ville charbon).

« La transformation des ateliers d’artisanat en usines à haute productivité aimait faire des villes industrielles d’énormes ruches bourdonnantes, grinçantes, se couvrant de fumées noires douze à quatorze heures par jour, parfois vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le sort des ouvriers d’usine allait devenir aussi peu enviable que celui des travailleurs des mines, où l’on employait couramment des forçats. (…) la ville du charbon (coke) devenait le séjour des hommes sans joie. » (Mumford, p. 643)

L’accroissement de la population urbaine, généré à la fois par une augmentation naturelle et un flux migratoire important ne s’accompagne pas de l’organisation nécessaire à un tel changement (création de logements et d’infrastructures).

« Dans les centres industriels naissants, n’importe qui pouvait monter son affaire et prendre un nouveau départ (…). Dans une époque de rapides progrès techniques, nul ne cherchait de solutions nouvelles pour les problèmes politiques et sociaux de la cité. Si l’on excepte les canalisations d’eau et de gaz et l’équipement sanitaire tardifs, souvent dangereux et mal distribués, la ville industrielle ne peut faire état d’aucune amélioration spectaculaire par rapport à la cité du XVIIè siècle. On voyait les plus grandes métropoles manquer cruellement d’air et de lumière, éléments vitaux dont disposent les plus pauvres villages. » (Mumford, p.647).

L’absence de toute volonté de planification et d’organisation repose sur une croyance persistante en l’action d’une force supérieure, une « divine providence » qui se chargerait d’assurer le bien-être général alors que chaque individu ne poursuit que des buts individuels. Cette conception se traduit par le concept du « laisser faire » ou du « without design » — dont on perçoit toute l’ironie aujourd’hui — selon lequel le simple hasard tient en main le déroulement des processus naturels. Ainsi, c’est en pensant imiter la nature que les industriels et les autorités municipales ont laissé se former de nouvelles cités selon un principe basé sur la liberté individuelle, laissant en réalité s’exprimer les intérêts les plus vils.

Lewis Mumford décompose ce nouveau complexe urbain en trois éléments structurants : l’usine, la voie ferrée, le taudis.

L’usine.
L’usine constitue le noyau de la nouvelle forme urbaine. À côté d’elle, des services publics élémentaires comme les écoles et les hôpitaux, une police et des pompiers, le contrôle des eaux et des déchets apparaissent accessoires et sont négligés. Les usines sont implantées aux meilleurs emplacements, souvent près des voies ferrées et des cours d’eaux, dans lesquelles elles rejettent leurs déchets.

« La ville elle-même n’était plus qu’un agrégat de fragments de territoire dévasté, aux formes étranges, essaimé dans les intervalles des voies ferrées, des usines, des entrepôts et des décharges. Au lieu de suivre une implantation définie par un plan communal, on laissait les voies ferrées déterminer les formes et les limites de l’agglomération. Dans certaines régions d’Europe, quelques administrations attachées à des conceptions traditionnelles s’efforçaient cependant d’écarter les voies ferrées de la cité ; mais le plus souvent les chemins de fer étaient admis, voire invités à pénétrer jusqu’au coeur de l’agglomération, y déployant leurs voies et leurs gares de triage, les hangars et les dépôts. (…). Les dépôts coupaient les artères naturelles de la ville et séparaient sans recours les quartiers (…). » (Mumford, p. 660)

« Puisque le chemin de fer formait la structure des grandes villes et des régions urbaines, il devint, dans la seconde moitié du XIXè siècle, l’invité d’honneur de la ville. Il pénétra jusqu’au cœur des agglomérations, parfois en pleine enceinte historique, nivelant tout sur son passage, écrasant des siècles d’histoire et d’art, multipliant ses zones de triage, d’entrepôts, ses collines de charbon. Comme l’industrie suivait le chemin de fer, des usines pénétraient à leur tour dans la ville et achevaient le massacre. Le chemin de fer a été un très efficace agent de destruction de la « ville culturelle », avant que l’automobile ne parachève son œuvre au XXè siècle. » (Ragon, p. 30)

Taudis.
Par un mécanisme bien connu, et sous l’emprise de la dérégulation politique et économique, l’accroissement de la population entraîne une crise du logement sans précédent qui se caractérise par la hausse des loyers et par conséquent l’accroissement de la rentabilité locative.

«Puisque louer des appartements était rentable, on construisit des bâtisses permettant d’entasser le maximum d’habitants, de la cave au grenier. Et l’on édifiait ces « maisons de rapport » sur les terrains les moins propices à l’habitat, c’est à dire entre l’usine et la voie ferrée. » (Ragon, p. 30)

Les citadins vivaient dans un habitat fortement dégradé, malsain et insalubre, qui offrait des conditions de vie bien inférieures à ceux des siècles précédents. Même si cette dégradation atteignit aussi les logements bourgeois, ce sont les ouvriers qui en payèrent le prix fort. Dans certaines villes industrielles, des lotissements entiers étaient constitués de maisons construites dos à dos, laissant les pièces du fond de l’habitation sans lumière ni ventilation naturelle, les déchets domestiques étaient jetés à la rue faute de service d’ébouage et de canalisation souterraine, les lieux d’aisance situés en sous-sol étaient dans un état effroyable. L’impossibilité de maintenir un niveau d’hygiène suffisant, le surpeuplement, la promiscuité faisaient des logements ouvriers des cloaques propices à l’apparition et à la propagation de maladies.

Cf. les parties 5 (« Usines, voies ferrées et taudis » ), 6 (« Maisons malfamées ») du chapitre XV, «Coketown, éden paléotechnique», de La cité à travers l’histoire.

C’est par ce tableau désolant que Michel Ragon ouvre son Histoire de l’architecture et de l’urbanisme moderne. Il y rapporte les propos de Lewis Mumford et développe un peu plus que ce dernier la situation en France. Il fait surtout état de façon très détaillée des constats d’auteurs souvent cités mais dont les écrits sont épuisés et introuvables et dont Frederic Engels et Karl Marx se sont servit pour rédiger leurs propres analyses. Il dénonce au passage l’impuissance et l’inertie de la classe dirigeante, « prisonniers de la classe des industriels qui détenaient le pouvoir réel ».
Dr Ange Guépin, Nantes au XIXè siècle ; statistique, industrielle et morale, 1835.
Louis René Villermé, Tableau de l’état physique et moral des ouvriers dans les fabriques de coton, de laine et soie, Seine inférieure,1840.
Adolphe-Jérôme Blanqui (frère aîné du plus célèbre révolutionnaire Louis-Auguste Blanqui), Des classes ouvrières en France pendant l’année 1848, Lille, 1849.
Victor Considérant, Paris, 1848, Hippolyte Taine, Notes sur l’Angleterre, Manchester, 1861.
Cf. le chapitre «Prolétariat et crise du logement».

Cette situation mortifère s’applique à l’intégrité de la ville industrielle, la transforme en un milieu malsain qui a tous les attributs d’un corps malade.
Lire la partie 7 (« Gros plan sur coketown ») du chapitre XV, « Coketown, éden paléotechnique », de La cité à travers l’histoire.

L’ensemble de ces maux furent aussi à l’origine d’une prise de conscience qui, accompagnée des progrès scientifiques et médicaux, furent source d’amélioration dans le domaine de l’urbanisme.
Ces améliorations prirent la forme de quelques villages industriels exemplaires (des maisons solides et correctement implantées dans un cadre verdoyant), préludes aux projets d’urbanisme utopique de Le Corbusier, de Franck Lloyd Wright et d’Ebenezer Howard*. Peu à peu, l’habitat et les conditions de vie ouvrières sont dénoncées comme une monstrueuses régression. La fin du XIXè siècle fut une période de « socialisme municipal » qui instaura la mise en régie municipale des services d’utilité publique (alimentation et assainissement de l’eau, traitement des déchets, nettoyage des rues facilité par l’asphalte, etc.). Le plus difficile fut et demeure encore aujourd’hui le problème de l’assainissement de l’air.
Si bien des progrès ont été accomplis depuis cette époque, il n’en demeure pas moins que les villes dans lesquelles nous vivons aujourd’hui sont les héritières des transformations urbaines du XIXè siècle. Si les conditions de vie matérielles et sanitaires ont largement été améliorées, la pollution environnementale demeure l’un des principaux problème à résoudre, en plus de ceux qui se sont ajoutés au tableau comme la circulation automobile, le développement des banlieues, la prolifération des zones commerciales périphériques, l’abandon ou l’artificialisation des centre-ville, etc.

*Si le creux des vallées n’étaient pas vraiment un lieu idéal pour recruter et faire vivre les ouvriers, cette difficulté ne préoccupait pas trop la classe dirigeante, davantage tournée vers le souci de faire appliquer les prérogatives de droit divin que vers les soucis de rentabilité et de rendements.
*Voir à ce sujet, Robert Fishman, Utopie urbaine au XXè siècle : Ebenezer Howard, Franck Lloyd Wright, Le Corbusier, Margada, 1980.

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